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Petit lexique pour maîtriser l’art de l’Avare

25 Avr

Il y a ceux qui feraient tout par amour. Ceux pour qui l’amour rend aveugle. Et il y a celui pour qui l’argent rend aveugle. Dans L’Avare de Molière présenté au Théâtre La Bordée jusqu’au 6 mai prochain, Harpagon interprété brillamment par Jacques Leblanc est tout simplement rebutant.

Le pingre déshériterait sans regret ses propres enfants pour amener avec lui son butin dans sa tombe. Parlons-en de ces enfants! Tous deux amoureux, ambitieux et un brin malicieux. Elise n’a d’yeux que pour Valère, l’intendant d’Harpagon. Déterminée à vivre son amour au grand jour, mais prise dans cette époque où la permission du paternel est essentielle et où la dote a la cote, elle patiente languissante que son Valère convainque son père. Mademoiselle Picknell toute en pastel est de toute beauté et dégage une effervescence qui émane dans toute la salle. Cléante quant à lui fastueux amoureux de la belle Mariane danse entre l’extravagance et la résistance pour faire chanter son père dont il est tout le contraire, charismatique et sybarite :

« Je voudrais bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu’à la tête (…) »

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Crédit: Nicola-Frank Vachon

 

Celle qui nous enjôle, nous ensorcelle c’est sans aucun doute la plantureuse Fronsine. Voluptueuse entremetteuse, elle allume les coeurs de ceux qui sont sur son chemin et titille les corps les plus éteints. La grande Frédérique Bradet, je l’admets, nous en met plein la vue à chaque présence sur scène. Convaincante, surprenante, provocante, on ne peut qu’avoir hâte à sa prochaine apparition.

Bien que la prose puisse parfois nous rendre les choses plus compliquées qu’elles ne le sont en réalité, nous étourdir, nous perdre, la mise en scène de Bertrand Alain permet de démystifier la plume de Molière, la rendre efficace, nous amener droit au but. Les mots virevoltent si naturellement qu’on en oublie les rimes et les tirades pour laisser place à un théâtre presque contemporain. L’amalgame de musique, de chorégraphie et de costume font de ce folklore classique français un récit intemporel. L’action prend place dans la cour intérieure défraîchie de la demeure d’Harpagon. Lieu de confidence aux mille secrets où les quiproquos s’enchaînent, la cour est à l’image de son propriétaire, déchue et austère. Mais l’on vient lui redonner sa couleur et sa fraîcheur en se servant de ses niveaux comme d’un podium où les personnages défilent sur une musique électro-pop avec quelques mouvements savamment chorégraphiés. Et hop! on se retrouve dans une parade de notre siècle passé à surconsommer.

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Crédit: Nicola-Frank Vachon

Merci à La Bordée de mettre de l’avant le talent indéniable de la relève théâtrale à Québec, je pense entre autres à Paul Fruteau De Laclos qui interprète Valère. C’est d’ailleurs un des objectifs principaux du nouveau directeur artistique, Michel Nadeau. Pour la 41e saison du théâtre, il tient aussi à encourager davantage la création, se donne un devoir de médiation culturelle et souhaite exploiter encore plus le répertoire contemporain québécois. La saison 2017-2018 du Théâtre La Bordée est empreinte d’humanité et de bienveillance et célèbre l’humain dans ses parts d’ombre et de lumière. Pour connaître la programmation complète : http://bordee.qc.ca

Courez voir L’Avare, car il ne reste qu’une semaine et les billets s’envolent. Je vous promets un moment de pur plaisir! Pour vous procurer des billets, c’est ici! 

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Crédit: Théâtre La Bordée

Pingre: D’une avarice sordide et mesquine.

Languissante: Qui est dans un état d’affaiblissement physique, qui dépérit.

Fastueux: Qui témoigne d’un grand luxe, somptueux.

Sybarite: Qui recherche les plaisirs raffinés d’une existence passée dans le luxe.

Plantureuse: Qui est bien en chair, qui a des formes pleines, rebondies.

Voluptueuse: Qui a un penchant marqué pour les plaisirs érotiques.

Quiproquos: Méprise par laquelle une personne, une chose est prise pour une autre.

Austère: Qui est dépourvu de tout ornement, de tout agrément ; sévère.

Source : http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais

 

Bon théâtre !

Laura

Pourquoi aller voir la pièce Une mort accidentelle?

11 Fév

 

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C’est l’histoire de :

Philippe Désormeaux, un jeune chanteur connu du public, qui commet un crime de manière involontaire. Après avoir faussé les pistes, il quitte les lieux et court se confier à ses parents, qui, devant cet aveu, auront une réaction pour le moins inattendue. Jeff Dubois, un enquêteur dépressif fasciné par le cirque médiatique entourant l’événement et peu pressé à élucider l’affaire, est chargé de l’investigation. Comment garder contact avec la réalité lorsqu’on est pris dans la spirale du mensonge ? 

Pssst: Il reste encore des supplémentaires les samedis 11, 18 et 25 février à 20h + dimanche 12 février à 15h au théâtre La Licorne.

La pièce en un gif:

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On va voir la pièce, parce que:

  1. Les comédiens défendent leur personnage impeccablement. Parfois, on entend «le jeu était inégal». Là, c’est le contraire. Chacun amène sa petite twist. Qui plus est, on remarque souvent leur écoute (ça c’est quand les comédiens sont pas en train de dire des lignes, mais qu’ils écoutent…). C’est petit, mais c’est précis.
  2. François Archambault réussit à trouver un bel équilibre entre l’humour, l’intrigue et l’intelligence. Parfois, on se surprend à grimacer et à grincer des dents et on éclate de rire tout de suite après. Assez pour se demander à plusieurs reprises «c’est-tu correct si je ris?» Il faut savoir bien manier sa plume pour manipuler aussi bien ses spectateurs.
  3. La mise en scène colle parfaitement à la vision de l’auteur. Les deux vivent en parfaite harmonie. On a particulièrement aimé la simili-conférence de presse où le public est littéralement devenu un public. Et aussi, voir le fameux contour tracé blanc des victimes se faire tracer devant nous.
  4. L’intégration des réseaux sociaux au sein de l’intrigue et le personnage de l’animatrice toujours sur place afin de mettre la main, en premier et en exclusivité, sur les nouvelles. Ça nous rappelle une certaine ère…
  5. Pour toutes ces raisons, une mort accidentelle n’est pas une pièce de Théâââââââââtre, mais vraiment un univers dans lequel on se fait inviter et prendre au jeu.

Mention spéciale:

Il n’y a rien de plus magnifique lors d’une pièce que les réactions spontanées des spectateurs. En fait, je dois préciser: il n’y a rien de plus magnifique que ceux qui partagent, sans se rendre compte, leur réactions spontanées.

«Ben voyons donc !»  « Elle, je l’a trust pas. »  «Qu’est-ce qu’y’a dit? »

 

Bon spectacle.

 

Jani

 

Table rase : allô l’authenticité

25 Jan

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Je le sais, les représentations (et même les supplémentaires) pour la pièce de théâtre Table rase sont terminées, mais au cas où la pièce serait à nouveau jouée sur les planches de l’Espace libre, je me dois de lui dédier quelques lignes, parce que j’ai vraiment vécu un moment vendredi dernier.

C’est rare que le texte d’une œuvre et le jeu des comédiens (comédiennes dans ce cas-ci) se colle à ce point à la réalité. Des anecdotes sexuelles aux grands questionnements sur le sens de la vie, je me suis reconnue, et même je nous ai vues, mes amies et moi, assises autour de cette table. Comme si une caméra cachée avait déjà capté ce moment, et que je nous regardais avec du recul.

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Crédit photo : Espace libre

Ces jeunes femmes, elles, incarnent parfaitement l’image que je me fais de la femme d’aujourd’hui. Libérée sexuellement, mais jamais comme peut l’être un homme. Indépendante, mais fragile à la fois. Bien dans son corps, mais encore aux prises avec des complexes.

Elles expriment aussi les réflexions de toute une génération. La remise en question d’un mode de vie, la morosité face à l’état du monde, la quête de sens à la vie, etc.

Sans tabou et assez trash par moment, j’ai ri, j’ai pleuré et je me suis dit que malgré toutes les inquiétudes et tous les doutes, c’est une chance d’avoir des amitiés aussi franches qui permettent d’être entièrement « vraie », au moins le temps de quelques soirées. 😉

Chapeau aux comédiennes et créatrices de ce spectacle (100% féminin, même à la technique) !

Michèle

« C’est pas vrai que »

14 Jan

Cinq femmes — celle qui encaisse, celle qui agresse, celle qui intègre, celle qui adule et celle qui aime — prennent la parole, guidées par leur instinct de survie et accusent l’inadéquation et le drame perpétuel de leur existence dans une classe moyenne en péril.

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Léane Labrèche-Dor dans le rôle de La fille qui aime. (photo: Ulysse del Drago)

Un grand mur recouvert de trous qu’on a bouchés maladroitement avec du plâtre. Un mur pas fini. Des équipements d’éclairage et de son dispersés à gauche et à droite. Un néon. Tel est le décor dans lequel évolueront cinq femmes qui n’en peuvent plus de se taire. Pleines de ce vide propre au siècle d’isolement qu’est celui que nous vivons, et à la fois avides d’amour et de vérité ; elles oscillent entre une ironie, dont le degré est si élevé qu’il en est presque inatteignable, et une sincérité qui laisse complètement pantois.

« Des pâtes sauce néant »

La femme qui vend des bas de nylon dans une boutique souterraine, celle qui ne voit jamais la lumière du jour, disserte longuement sur ses bourgeoises de clientes et se convainc de son importance dans sa société, pour finalement en venir à se rappeler la poète Huguette Gaulin qui s’est immolée en juin 1972 à Montréal. C’était donc là qu’on voulait en venir ; les déblatérations sur les bas de nylon aboutissent finalement sur les dernières paroles de la jeune poétesse :  « Vous avez détruit la beauté du monde ».

« La barrière du scepticisme à laquelle je me heurte »

Une femme ayant immigré au Québec parle de son envie brûlante de s’intégrer à un peuple qu’elle souhaite faire sien. Une femme qui en sait beaucoup plus sur la culture québécoise qu’un Québécois moyen. Une femme qui fantasme à l’idée d’être une vraie Québécoise, de pouvoir célébrer la culture de cette nation qu’elle adore, qui fantasme à l’idée qu’un vrai Québécois s’intéresse enfin à elle, mais qui doit constamment se défendre des infinis préjugés dont sont victimes les nouveaux arrivants. Une femme qui raconte la transformation de son ouverture et de sa fierté en un isolement silencieux.

***

À travers chaque prise de parole, on sent cette envie de s’évader d’une réalité de plus en plus décevante et désarticulée.
La forme monologuée du texte fait voir la profonde solitude de ces femmes, qui ont pourtant bien envie d’aller vers l’autre.

Personnages emprisonnés dans une fiction, les cinq femmes appellent à l’aide et interpellent, plus ou moins directement, le public, mais aussi l’auteure: elles objectent et expriment leur désaccord quant au carcan dans lequel on les a enfermées.
« Annick Lefebvre, c’est pas vrai que je suis plus pathétique que les chansons que j’écoute. »
On joue ici sur une envie qu’ont sûrement beaucoup de personnages de théâtre d’en dire bien plus que ce que leur auteur ne leur fait dire. Ou de dire autrement. Méthode de distanciation qui nous rappelle que le théâtre, c’est du faux. Qu’il y a toujours quelqu’un qui tire des ficelles quelque part…

***

Si le propos est parfois difficile à cerner, je lève mon chapeau à ces excellentes performances d’actrices. En effet, tour à tour, Catherine Paquin-Béchard, Catherine Trudeau, Alice Pascual, Debbie Lynch-White et Léane Labrèche-Dor peignent des portraits de femmes complexes, qui sont bien loin des personnages schématiques et réducteurs de la femme simple et belle, gentille et douce, délicate et discrète, polie et serviable. Des femmes qui s’indignent. Des femmes qui se lèvent tous les matins et qui gagnent leur vie, seules.  Des « militantes du quotidien ».

***

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J’ACCUSE
Production du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, présentée en codiffusion avec La Bordée

TEXTE: Annick Lefebvre
MISE EN SCÈNE: Sylvain Bélanger
INTERPRÉTATION: Léane Labrèche-Dor, Debbie Lynch-White, Catherine Paquin-Béchard, Alice Pascual, Catherine Trudeau
CONCEPTEURS: Erwann Bernard, Ulysse Del Drago, Pierre-Étienne Locas, Larsen Lupin, Sylvie Rolland-Provost, Marc Senécal

Pièce présentée à La Bordée du 10 janvier au 4 février 2017

***

Bon théâtre,
Odile

 

La violence, c’est comme le sucre

13 Déc

«J’comprends pas Donald Trump.»
«J’comprends pas mon voisin.»
«J’comprends pas les radios-poubelles de Québec.»
«J’comprends pas pourquoi les gens vont dans des cliniques in vitro, alors qu’ils pourraient adopter.»
«J’comprends pas les filles!»

[…]

«La violence, c’est comme le sucre : t’as beau faire attention à ce que tu manges, il y en a partout.»

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Conception graphique: Marilou Bois

ENTRE AUTRES
Création des finissants du Conservatoire d’art dramatique de Québec

MISE EN SCÈNE : Alexandre Fecteau
INTERPRÉTATION : Laura Amar, Marianne Bluteau, Étienne D’Anjou, Rosalie Daoust, Felix Delage-Laurin, Alex Desmarais, Blanche Gionet-Lavigne, Leïla Donabelle Kaze, Vincent Legault, Vincent Massé-Gagné
CONCEPTEURS : Marilou Bois, Michel Bertrand, Camille Langlois, Marianne Lebel, Jessica Minello

Du 11 au 17 décembre 2016 à 19 h 30 au Théâtre du Conservatoire (13, rue Saint-Stanislas)
— RELÂCHE le 13 décembre —

***

Tellement de choses qui semblent hors de notre portée. Tellement d’avis, tellement de visions qui nous semblent parfois opposés au principe même de la logique à un point tel qu’une rencontre nous paraît impossible. Tant de gens convaincus par des idées que l’on voudrait qualifier de choquantes. Et si on allait à la rencontre de ces gens? Et si on se permettait de remettre en question nos propres convictions?  C’est le défi que se sont lancé les finissants du Conservatoire d’art dramatique de Québec, aidés du metteur en scène Alexandre Fecteau, pour la création de leur spectacle, Entre Autres.

Ces rencontres — parfois dérangeantes, souvent déstabilisantes — servent de matière première aux onze créateurs. C’est à partir d’elles qu’ils donnent vie à un théâtre documentaire qui présente non seulement des opinions divergentes, mais qui raconte aussi leur propre cheminement, leurs doutes, leurs frustrations éprouvés au cours de leurs recherches.

***

À travers ces deux heures et quelques minutes, pendant lesquelles le temps semble s’être arrêté, on marche à travers le brouillard du doute et de la remise en question avec ces acteurs-créateurs qui n’aspirent qu’à l’ouverture, mais qui sont confrontés, malgré eux, à la crainte de se faire convaincre, à la crainte de changer drastiquement d’avis. Et c’est ce qui est vraiment beau : cette ouverture qui se crée en nous, et qui laisse place à une grande vulnérabilité face à l’Autre. Les comédiens n’hésitent pas à parler d’eux, de leurs vérités qu’ils sentent ébranlées; en aucun moment ne cachent-ils leur vulnérabilité.

« Tu ne peux pas être un bon scientifique si tu n’es pas sceptique. »

Au fil du spectacle, on se rend compte que tout le monde voudrait convaincre, et que tout le monde voudrait être solidement convaincu. Mais soyons bien avertis : nos convictions ne sont pas si fortes que ce que l’on prétend. On s’aperçoit qu’elles seront facilement ébranlées et que ce sera douloureux. Et c’est peut-être précisément pour cette raison que nous n’allons que rarement à la rencontre de l’Autre: nos convictions de base, nous voulons les garder au chaud. Ce sentiment de vide qu’engendre le doute n’est pas agréable.

Surmonté d’un énorme globe fabriqué de cintres, le dispositif scénique blanc et dégarni laisse place à différentes lectures et s’adapte aisément. Sa simplicité représente bien cette ouverture et cet espace qui donnent le ton au spectacle. Dans ce grand carré lumineux autour duquel les spectateurs sont confortablement installés, évoluent, entre autres:

  • un curé
  • le président de PEGIDA Québec
  • Dominique Laliberté-Martineau, une manifestante gravement blessée au visage lors de l’émeute survenue à Victoriaville en mai 2012
  • un défenseur de la théorie du complot
  • un théoricien du platisme
  • une intervenante dans une clinique d’avortement

… et beaucoup d’autres.

***

Le théâtre documentaire est tout indiqué pour cette démarche d’une rencontre avec l’altérité. En effet, la méthode documentaire oblige les comédiens à prêter leur voix à des personnes qu’ils ont rencontrées et qui ont des manières de penser diamétralement opposées aux leurs. Incarner un personnage — ou, dans ce cas-ci, une personne — avec qui l’on n’est pas du tout d’accord démontre un véritable travail d’empathie. Et c’est cette empathie que l’on reçoit et que l’on éprouve tout au long du spectacle.

Vous aussi, vous aurez envie de vous lever et de poser des questions. Vous aussi, vous vous poserez de nouvelles questions.

ENTRE AUTRES
11 au 17 décembre 2016 à 19 h 30 au Théâtre du Conservatoire (13, rue Saint-Stanislas)

Bon théâtre!!

Odile

Les Ossements du Connemara : humour grinçant à l’os.

18 Nov

Pour le mois des morts, le Théâtre Prospero nous invite dans un décor poussiéreux où soupçons et boissons tiennent les rôles principaux. Direction Connemara, en Irlande.

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Crédit photo: Pierre Charbonneau

 

Ce qu’on a envie de faire après la pièce:

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8 > 26 NOV. 2016

LES OSSEMENTS DU CONNEMARA DE MARTIN McDONAGH

Traduction Marc-André Thibault

Mise en scène Sébastien Gauthier

Production THÉÂTRE BISTOURI

Avec Danielle Proulx, Pierre-Luc Brillant, Hugo Giroux & Marc-André Thibault

REMUER LA TERRE…ET DES SECRETS AMERS

Mick Dowd (Hugo Giroux) est employé pour exhumer des squelettes dans un cimetière surpeuplé. Sauf que ce soir-là, il doit déterrer sa femme morte il y a sept ans dans l’automobile qu’il conduisait ivre. Était-ce vraiment un accident? Quelle sera la réaction de Dowd lorsque sa pelle rencontrera les ossements de sa douce?

L’auteur Martin McDonagh, également réalisateur des films In Bruges et Seven Psychopaths (je le soupçonne d’ailleurs d’aimer le jeu de Colin Farrell), a créé ce thriller incisif qui nous amène au coeur des rumeurs de la communauté, d’un prêtre qui s’appelle Welsh ou Walsh, des parties de Bingo de Mary Rafferty (Danielle Proulx), du policier aspirant Colombo Thomas (Pierre-Luc Brillant) et du niais Martin (Marc-André Thibault).

Le décor crée une ambiance tout à fait désespérée dans laquelle la mort prédomine. Les comédiens chevronnés défendent leur personnage avec justesse, mais Marc-André Thibault est celui qui réussit à créer un lien entre les spectateurs et la pièce.

Malgré des répliques assassines et des questions existentielles (« Où vont les pénis des cadavres? »), l’intrigue plutôt mince prend du temps à réellement prendre forme. L’ambiance irlandaise et le parler québécois réussissent difficilement à coexister par moment.

Somme toute, la production du Théâtre Bistouri nous offre une bonne dose d’humour noir, une utilisation audacieuse de crânes et des dialogues d’une grande véracité.

« Bob Barker, y sacrait pas lui. »

 

Bon théâtre!

Jani

 

 

 

 

 

Ducharme sur scène

16 Nov

Je me suis demandé si j’avais le droit d’utiliser l’expression « Ducharme sur scène »… parce que non, l’auteur de L’Avalée des avalés n’était pas sur scène vendredi dernier, quand je suis allée voir Les bons débarras. L’œuvre de Réjean Ducharme peut-elle être considérée comme une extension de son être? Bérénice Einberg (protagoniste de L’Avalée des avalés) répondrait: « Tout m’avale ». Au fond, Réjean Ducharme était peut-être bel et bien sur scène, invisible, mais présent. Parce qu’il est ses textes, parce que ses textes sont sa seule présence publique, parce que son anonymat oblige à se «contenter » de ses mots.

 

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Ti-Guy (Nicola-Frank Vachon) et Manon (Léa Deschamps)    ©HÉLÈNE BOUFFARD

Dans Les bons débarras, Manon – une jeune-petite-fille-femme-adolescente de 12 ans – fait preuve de cette même maturité précoce qui caractérise Bérénice. Une enfant-adulte qui n’en est pas moins désobéissante. Les responsabilités sociales, orientant et organisant habituellement la vie adulte, sont absentes chez Manon, et c’est précisément ce qui lui donne ce regard presque acerbe sur sa vie, et surtout, sur sa mère, Michelle. La dureté et l’amertume de Manon sont d’autant plus soulignées par un contraste produit par ses grands élans d’amour pur et intense qu’elle a vers sa mère. Si on a parfois accès à toute l’émotivité et la vulnérabilité du personnage, ce n’est que pour mieux la voir retomber dans la cruauté.

Certes, Réjean Ducharme connaît le genre humain et sait admirablement le manier et le faire rayonner dans toute sa complexité, mais aussi dans tout son dépouillement.

La perte de l’enfance se traduit chez Manon par un nihilisme révolté, que la jeune comédienne Léa Deschamps rend avec une simplicité et une sincérité surprenantes.

C’est cette même simplicité qui teinte l’entièreté du spectacle et qui garde le public sur le bout de son siège. C’est encore cette même simplicité qui permet aux mots riches de sens et d’images de Ducharme de résonner, qui leur donne l’espace pour voyager et évoquer tout ce que les quelques 500 têtes du Trident voudront comprendre. Car Frédéric Dubois avait très certainement des idées claires et précises en montant ce spectacle, peut-être même flottait-il un message particulier en lui, mais ce qui se dégage des Bons débarras n’est pas une morale qu’il faudrait s’efforcer de mettre en pratique. Non, en sortant du Grand Théâtre, on s’aperçoit qu’on est touché, et même bouleversé, et que ça ne relève pas du mélodrame, mais d’une vérité plus viscérale.

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Manon (Léa Deschamps) et Michelle (Érika Gagnon)  ©HÉLÈNE BOUFFARD


LES BONS DÉBARRAS

Scénario original : Réjean Ducharme
Adaptation et mise en scène : Frédéric Dubois
Interprétation : Lise Castonguay, Erika Gagnon, Nicolas Létourneau, Steven Lee Potvin, Vincent Roy, Nicola-Frank Vachon, Léa Deschamps en alternance avec Clara-Ève Desmeules

Coproduction Théâtre des Fonds de Tiroirs

Pièce présentée au théâtre Le Trident jusqu’au 26 novembre 2016

Bon théâtre!

Odile

J’ai un cœur d’ado

5 Mai

J’ai 27 ans et je m’assume : je trippe sur les émissions de télé comme Le Chalet ou Jérémie à Vrak.tv. Des émissions où le public cible est pas mal plus autour de 16 ans que de la fin vingtaine, je dirais… 😉

Je ne crois pas que ce soit parce que je refuse de vieillir ou que je vive dans le passé, mais plutôt que j’ai encore des petits restants de mon cœur d’adolescente quelque part.

Je m’identifie et m’attache aux personnages : à leur fouge, à leur humour et à leur franc-parler, qui me rappelle mes propres soirées entre amis, mes histoires avec les garçons, mon regard sur l’amour…

Je suis rêveuse et il y a cette envie chez moi de vivre intensément, de ressentir des émotions fortes et vraies, qui se rapproche peut-être justement de la période de l’adolescence ou du début de la vingtaine. Et aussi, ce sont des émissions hyper bien écrites et réalisées qui ont tout pour plaire aussi aux adultes.

J’ai assisté au Dernier soir de coutellerie le 22 avril dernier, une lecture de certains textes de Sarah-Maude Beauchesne, auteure du blogue Les Fourchettes, des livres Cœur de slush et Lèche-vitrines (et certains épisodes/lignes du Chalet!) par plusieurs comédiennes comme Sarah-Jeanne Labrosse, Laurence Leboeuf, Catherine Brunet, etc., le tout accompagné au piano par la talentueuse Fanny Bloom.

 

Les textes de Sarah-Maude, ses forks comme elle les appelle, me font sourire et me touchent beaucoup. Je connaissais déjà un peu son univers sur Instagram mais je n’avais jamais assisté à une lecture publique de ses écrits. C’était drôle, cru, poignant. Plein de réalisme et de pensées qui sont parfois très éloignées des miennes, et d’autres fois bien collées à mon univers.

 

⌚️❤️ #lesfourchettes #promispromis #derniersoirdecoutellerie

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Dommage que c’était la dernière lecture de ses fourchettes, je suivrai assurément ses autres projets. Son roman Cœur de slush sera d’ailleurs adapté au cinéma, j’ai hâte! #jai16ans

Michèle

Qui a peur de Virginia Woolf?

15 Avr

Afin de clore sa saison 2015-2016, le Théâtre La Bordée a choisi de présenter la pièce Qui a peur de Virginia Woolf d’Edward Albee. Je l’avoue, je connaissais déjà cette œuvre ayant vu le film mettant en vedette Elizabeth Taylor et Richard Burton pour un cours à l’université il y a…quelques années. Je me souvenais de deux choses. Tout d’abord, que l’histoire est un peu tordue et que les personnages se détestent. Ensuite, du regard horrifié de ma mère quand je suis remontée du sous-sol: « Mais veux-tu ben me dire qu’est-ce que tu écoutes? Ça fait juste hurler depuis deux heures! » Heureusement, La Bordée nous offre ici une version beaucoup plus nuancée de cette pièce culte.

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Lorraine Côté – Crédit photo: Pierre-Marc Laliberté

Résumé

Georges et Martha reviennent chez eux vers les deux heures du matin après une soirée universitaire bien arrosée. Ce couple de quadragénaires est à peine rentré qu’il se livre déjà à une scène de ménage qui sera, en fait, la prémisse de ce qui se passera par la suite. C’est d’ailleurs à ce moment que Nick et Honey sonnent à la porte. Nouveaux arrivés en ville et à la faculté, Martha les a invité pour un dernier verre. Le « dernier verre » se transforme bien vite en une beuverie sans nom et la « scène de ménage » se révèle finalement être un jeu aux règles impitoyables qui dissèquera, sous les yeux des spectateurs, les deux ménages jusqu’à la moelle.

Quand: du 12 avril au 7 mai 2016 au Théâtre La Bordée

Durée: 2 h 30 avec entracte

Texte: Edward Albee | Traduction: Michel Tremblay

Mise en scène: Hugues Frenette

Distribution: Martha: Lorraine Côté | George: Normand Bissonnette | Honey: Élodie Grenier | Nick: André Robillard

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Le titre: Vous avez déjà vu le dessin animé de Disney sur l’histoire des trois petits cochons? Et bien, les cochons chantent « Who is afraid of the big bad wolf ». Je vous invite à changer les paroles pour le titre de la pièce. L’histoire ne dit pas dans quel contexte les paroles de la chanson ont été changées, mais il semblerait que ce soit un running gag au sein du groupe.

Retour sur la pièce

Ce qu’il y a de difficile dans ce genre de pièce, qui repose entièrement sur la performance des acteurs et sur les ambiances créées par les situations, c’est que bien souvent, la tension monte trop vite ou alors que les spectateurs perdent le focus. En effet, ici, il n’y a aucun changement de décor, peu d’indication sur le temps et aucun artifice qui pourrait distraire l’audience de ce qui se passe.

Or, la mise en scène d’Hugues Frenette est rythmée, intelligente, mais surtout adroite. Contrairement au film, ici, les gens ne crient pas continuellement. Tout est beaucoup plus acéré et subtile. Évidemment, la chicane pogne à quelques moments, mais ce sont des endroits ciblés et souvent, une plaque tournante de l’histoire.

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Distribution complète – Crédit photo: Pierre-Marc Laliberté

Les acteurs font un travail absolument magnifique. Lorraine Côté est subtile et changeante dans son rôle de Martha. Elle s’affirme de manière habile et semble insaisissable. Normand Bissonnette, en George, est calculateur et rusé.  Il sait pleinement profiter de la tension qui grimpe pour exploser au moment qu’il se doit et le temps qu’il se doit. Élodie Grenier et André Robillard, dans les rôles de Honey et Nick, sont justes drôles, mal à l’aise, joueurs, naïfs, affirmés… leurs personnages sont les esclaves de l’intrigue et ils le rendent bien.

Bref, j’ai beaucoup aimé et je vous la recommande vivement!

Camille xxx

La Bordée : une nouvelle saison et 40 ans d’histoire

31 Mar

C’est avec une myriade de bonnes nouvelles que nous avons été accueillis le 21 mars dernier au théâtre La Bordée. Il s’en passe des choses pour le théâtre de Québec! En effet, non seulement la prochaine saison sera intéressante, variée et équilibrée, mais La Bordée fête cette année son quarantième anniversaire et vient de recevoir une contribution financière de taille de la part de Québécor.

M. Jacques Leblanc, directeur artistique depuis 2004, a commencé par nous faire un résumé de l’histoire de La Bordée. Ainsi, fondée en 1976 par une « bordée » de finissants du conservatoire de musique et d’art dramatique de Québec voulant allier le théâtre et la musique, l’institution a su, au fil des ans, se créer une place de choix dans le milieu culturel au Québec. Depuis, ils ont pu accueillir 150 pièces, 290 acteurs, 179 concepteurs et 159 auteurs. Fort de la satisfaction de son public, La Bordée saura enclencher cette nouvelle saison avec force et bonne humeur!

Saison 2016/2017

Gloucester, délire Shakespearien (20 septembre au 15 octobre 2016)

Après une victoire sanglante contre les Écossais, Édouard, roi d’Angleterre, partage le royaume d’Écosse en trois parts entre ses généraux et son épouse. Or, la reine espérait devenir l’unique régente de l’Écosse. S’ensuit une suite de manigances, de quiproquos et de discordes. Les personnages se livreront aux  jeux du pouvoir et de la vengeance. 

Imaginez les plus grandes scènes de l’oeuvre de Shakespeare, mélangez-les, ajoutez une bonne dose d’humour et vous aurez devant vous la prémisse pour cette nouvelle pièce! Une véritable épopée shakespearienne où le meilleur et le pire de ce grand auteur sont réunis dans le but de vous faire sourire.

Texte: Simon Boudreault et Jean-Guy Legault | Mise en scène`: Marie-Josée Bastien | Conception: Marie-Renée Bourget Harvey, Sébastien Dionne, Michel F. Côté et André Rioux | Distribution: Emmanuel Bédard, Geneviève Bélisle, David Bouchard, Simon Boudreault, Éloi Cousineau, Érika Gagnon, Jonathan Gagnon, Jean-Guy Legault, Catherine Ruel et Alexandrine Warren.

Les marches du pouvoir (1er au 26 novembre 2016)

David Bellamy est une jeune relationniste et conseiller de campagne pour le gouverneur Morris. Ambitieux, charismatique et fonceur, Bellamy voit sa carrière toute tracée puisque le gouverneur pour lequel il travaille devient candidat à l’investiture démocrate américaine. Or, c’est à ce moment que le parti opposé le contacte. Curieux, il se rend à ce rendez-vous qui pourra changer tous ses plans.

L’auteur de la populaire série « House of Cards » connaît son sujet: les coulisses de la politique américaine. Il a frappé encore une fois avec cette pièce qui met de l’avant les gens dans l’entourage des grands hommes politiques (et oui! Il y a eu un film de fait là-dessus avec George Clooney et Ryan Gosling).

Texte: Beau Williams | Traduction: David Laurin | Mise en scène: Marie-Hélène Gendreau | Conception: Véronique Bertrand, Josué Beaucage, Keven Dubois et Julie Morel | Distrbution: Charles-Étienne Beaulne, Maxime Beauregard-Martin, Sophie Dion, Hugues Frenette, Israël Gamache, Jean-Sébastien Ouellette et Nathalie Séguin.

J’accuse (10 janvier au 4 février 2017)

Cinq femmes. Cinq monologues. Cinq histoires vibrantes et poignantes racontées par ces femmes qui représentent la jeunesse d’aujourd’hui. On y retrouve la fille qui encaisse, la fille qui agresse, la fille qui intègre, la fille qui adule et la fille qui aime. Une prise de parole féminine et actuelle qui dépeint le quotidien de cinq trentenaires qui luttent pour garder la tête haute dans cette société d’aujourd’hui qui leur en demande beaucoup.

Un texte bombe qui a su faire vibrer le public montréalais l’année dernière. Les cinq fabuleuses actrices qui se sont livrées, aux dires du metteur en scène, aux Olympiques de l’actrice. J’accuse vous est présenté avec sa distribution originale pour le plus grand des effets.

Texte: Annick Lefebvre | Mise en scène: Sylvain Bélanger | Conception: Erwann Bernard, Ulysse del Drago, Pierre-Étienne Locas, Larsen Lupin, Sylvie Rolland-Provost et Marc Sénécal | Distribution: Léane Labrèche-Dor, Ève Landry, Debbie Lynch-White, Alice Pascual et Catherine Trudeau.

Crédit photo: Nicola-Franck Vachon

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou ( 21 février au 18 mars 2017)

En 1961, un couple  s’assoit. La femme annonce à son mari qu’elle est enceinte de leur quatrième enfant. Ensemble, ils passeront en revue leurs vies, leurs échecs et leur couple. Dix ans plus tard, leurs deux filles s’assoient. Une s’est affranchie de son éducation et est devenue chanteuse country. L’autre, prise au piège par son éducation teintée par la religion, écoute sa sœur qui tente de l’aider à se libérer de cet étau. 

Pièce phare de l’auteur québécois qui n’a pas besoin de présentation, Michel Tremblay, À toi pour toujours, ta Marie-Lou a non seulement obtenu un grand succès au Québec, mais dans le monde entier. Les sujets abordés (la famille, la quête de liberté, le manque de communication, etc.) en font une oeuvre qui dépasse les frontières puisqu’ils abordent l’humain.

Texte: Michel Tremblay | Mise en scène: Jacques Leblanc | Conception: Stéphane Caron, Denis Denoncourt, Denis Guérette et Ariane Sauvé | Distribution: Ève Daigle, Hugues Frenette, Marianne Marceau et Catherine Simard.

L’Avare ( 11 avril au 6 mai 2017)

Harpagnon est un vieil avare. Riche pour le simple raison qu’il ne dépense pas. Or, il a des projets de mariage pour ses enfants et ne les a certainement pas consultés avant de prendre des décisions. Élise est amoureuse de Valère, mais promise à Anselme et Cléante doit épouser une jeune veuve, mais est épris de Marianne. Et, comble de tout, Harpagnon souhaite que Marianne devienne sa femme.

On ne fait pas plus classique et réussi qu’une comédie de Molière.Ses pièces se passent de présentation et sont évidemment de grandes oeuvres qui ont su traverser le temps et conquérir le coeur de gens malgré les années.

Texte: Molière | Metteur en scène: Bertrand Alain | Conception: Vano Hotton, Élyane Martel, Laurent Routhier et Fabrice Tremblay | Distribution: Frédérique Bradet, David Bouchard, Chantal Dupuis, Paul Fruteau de Laclos, Jacques Leblanc, Nicolas Létourneau, Jocelyn Paré, Guillaume Pelletier, Mary-Lee Picknell, André Robillard et Réjean Vallée.

 

Bon théâtre et joyeux anniversaire à La Bordée!

Camille xxx

 

Une chance qu’on n’a pas d’enfants.

26 Mar
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Crédit photo: Google Image

AVERTISSEMENT

Ce billet peut contenir un manque d’objectivité et s’adresse à des lecteurs de tous âges. Ce texte a été écrit avec un grand amour et une admiration profonde pour la comédienne Sophie Cadieux. L’opinion d’un tiers est recommandée.

LA QUESTION QUI TUE

En ces temps d’austérité, d’incertitude politique et de changements climatiques, est-ce vraiment une bonne idée de mettre quelqu’un au monde?

NOTRE CRITIQUE EN UN GIF

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DES ARBRES

Texte : Duncan MacMillan

Traduction : Benjamin Pradet

Mise en scène : Benoît Vermeulen

Assistance à la mise en scène: Ariane Lamarre

Avec:  Sophie Cadieux et Maxime Denommée

Théâtre La Licorne

Durée: 1 h 25

Est-ce que tout le monde a le droit de faire des bébés ?

C’est bien de se poser des questions. D’être conscient. De s’informer. De douter. On veut être « des bonnes personnes », on veut croire qu’on est « des bonnes personnes ». Mais est-ce qu’il ne faut pas savoir trouver un équilibre entre conscience et inconscience si on veut rester bien ?

Mettre un enfant au monde : un cadeau empoisonné ?

Au moment où le bruit des applaudissements s’éteint et que les lumières se rallument, on ne réussit pas à tirer une seule conclusion de cette pièce. Un peu comme dans la vie. Un mélange de beauté, de tristesse, d’abandon, de questionnements, de colère. La vie, la mort, pis toute ça.

En rafale

Le texte ?

Des pensées qui se bousculent et ne se taisent jamais. Le reflet de toute une génération.

La mise en scène ?

Des sauts temporels, mais d’une simplicité désarmante. On peut imaginer, on peut visualiser, on peut se projeter, selon chacune de nos réalités.

Les comédiens ?

Une symbiose. Naturels, justes, complices, magnifiquement touchants. (Relire notre avertissement au tout début) La tendresse dans la tension. L’engagement dans l’abandon.

Le rythme ?

Un débit rapide. Le couple traverse, sous nos yeux humides de larmes et de rires, toutes les étapes de la parentalité, jusqu’à ce que le temps, la vieillesse et enfin, la mort les rattrapent. Une finale qui rappelle d’ailleurs celle de la série Six Feet Under.

Les référents culturels ?

Attendre et espérer les circonstances parfaites. Reprocher à son chum d’avoir toujours besoin de consignes.  

Les phrases punchs ?

« Chaque fois que j’me suis imaginé avoir un bébé, le père était toujours un homme flou, en background. »

« On dirait que tu viens de me donner un coup de poing et que tu me pose une question de calcul mental pendant que je suis encore à terre. »

« Si tu te préoccupes vraiment de l’avenir de l’humanité, bein suicide-toi. »

« Ouin, j’suis menstruée. Mais ça veut pas dire que j’ai pas raison. »

« J’ai besoin de pleurer comme un bébé ou rire comme une folle. »

Planter des arbres pour aider à faire respirer la planète

Des arbres, c’est avant tout une histoire drôle et attachante. Le texte de Duncan Macmillan aborde la question de la responsabilité sociale et aussi celle d’une relation amoureuse entre deux personnes, imparfaites bien sûr. Mais profondément humaines.

J & O

« Ne soyez jamais immobiles »

19 Mar

Huit jeunes – huit vieux adolescents – vivent dans des cabanes autour d’un lac, au milieu d’une forêt. Ils forment une petite communauté dont les conventions n’ont rien de social, mais sont plutôt brutes, instinctives, ébouriffées.

 

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©PHOTO : Daphné Caron

FENDRE LES LACS
Texte et mise en scène : Steve Gagnon
Avec : Marie-Josée Bastien, Pier-Luc Brillant, Véronique Côté, Karine Gonthier-Hyndman, Renaud Lacelle-Bourdon, Frédéric Lemay, Guillaume Perrault et Claudiane Ruelland
Une production du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline
Décors : Marie-Renée Bourget Harvey
Pièce présentée au théâtre Aux Écuries jusqu’au 26 mars

Toutes les raisons sont bonnes pour aller au théâtre. Du moins, je le pense. Quand je suis allée voir Fendre les lacs au théâtre Aux Écuries, je ne me doutais cependant pas qu’une chose aussi anodine allait autant me faire sourire :

J’étais assise à la première rangée. Il y avait en arrière de moi ce que j’ai deviné être un père et sa petite fille. À un moment durant le spectacle, Emma (interprétée par Véronique Côté) décrit magnifiquement l’odeur des cheveux de son défunt mari. J’entends alors, en arrière de moi, presque dans mon oreille, une petite voix, un murmure qui demande : « Papa, qu’est-ce que c’est la mort ? » Et j’entends une autre voix qui répond doucement : « C’est quand le cœur arrête de battre ».

Le bruit des chuchotements, la tendresse et la bienveillance de cet échange m’ont fait ressentir un agréable et léger vertige de bonheur, tant j’étais attendrie par la chose. Je me suis rappelé que le théâtre se passe non seulement sur la scène, mais aussi dans la salle. Étrangement, c’est à partir de ce moment que j’ai pu réellement plonger dans l’univers de Fendre les lacs et me laisser porter par lui.

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©PHOTO : Daphné Caron

« Je suis désolée »

Tout commence après la mort d’un être cher, la mort du mari d’Emma. Son cadavre, représenté par un imposant tronc d’arbre peint en rouge, est ramené à sa famille, puis placé au centre du lac, comme si son esprit continuait de veiller sur les siens. Sa mort constitue, en quelque sorte, le point névralgique de l’histoire : elle rassemble et disloque. Fendre les lacs, c’est d’abord un bouleversement.

« La race d’indomptés qu’on était »

La scénographie de Bourget Harvey est à couper le souffle. Le lac, personnage principal de la pièce parce que lieu de décharge émotionnelle et de défoulement, fait miroiter ses reflets sur les visages de ces femmes et de ces hommes désespérément passionnés, cherchant une oasis plus vaste où l’air cessera d’écorcher leur chair. Stagnante, l’eau réfléchit toute leur lumière, toute leur fougue, mais leur renvoie aussi une image très nette de leur épuisement, de leur fragilité et de leurs désirs les plus profonds.

« Mettez le désordre partout »

L’inodore et le terne ne sont certainement pas les thèmes vedettes de la pièce; les angoisses et crises existentielles que traversent les personnages revêtent une gravité inégalée, une violente douleur. Entre les appels à l’aide du jeune Léon (interprété avec brio par Frédéric Lemay), les cris du cœur de Louise (à qui Claudiane Ruelland prête sa fougue), et le besoin suffoquant d’un ailleurs plus frais et moins monotone qui pousse Élie à quitter les siens (jeu à la fois puissant et mordant de Karine Gonthier-Hyndman), une déchéance latente semble gouverner chacun des ces êtres maladroits, mais encore capables d’amour. De plus en plus dégoulinants de ce lac lourd de responsabilités, les corps évoluent dans une scénographie embrumée qui se transforme au même rythme qu’eux. Mises côtes à côtes, la poésie des mots et celle des images créent une sorte de fresque multimédia, une peinture sonore et tridimensionnelle.

« Chavirez-nous »

 

 

Odile, xx

Troublant cauchemar

26 Fév

Entrevue avec le comédien Dany Michaud et retour sur la pièce Saint-André-de-l’Épouvante

Éteignez les lumières. Allumez vos lampes de poche. Collez-vous un peu. C’est le temps des histoires de peur.

Nous avons tous déjà partagé de bonnes vieilles histoires de peur autour d’une table, d’un feu ou d’un verre. C’est exactement l’univers dans lequel nous fait basculer la pièce Saint-André-de-l’Épouvante.

L’atmosphère qui y règne en un GIF:

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SAINT-ANDRÉ-DE-L’ÉPOUVANTE
Texte : Samuel Archibald
Mise en scène : Patrice Dubois
Avec :
Miro Lacasse, André Lacoste, Dany Michaud, Bruno Paradis, Dominique Quesnel
Une coproduction Théâtre PÀP + Théâtre À tour de rôle + Théâtre La Rubrique
Pièce présentée au théâtre Espace GO jusqu’au 12 mars

« C’est du théâtre de peur, de peur intérieure »

À la fois directeur artistique et comédien, Dany Michaud nous résume le synopsis de la pièce : « Cinq personnages se rencontrent un soir de déluge. Pu d’électricité. Un seul repère dans le village : le bar le Crystal. Ça amène un climat de confidence. Au début, ils se racontent des histoires loin d’eux autres. Mais ça devient de plus en plus près des personnages… »

Archibald et son baptême du texte dramatique

Pour la première fois au service du théâtre, la plume de Samuel Archibald dessine et moule des personnages qui, chacun leur tour, partagent une légende, une histoire, un « j’ai entendu dire que…». « Samuel aime mettre des personnages du quotidien en scène. Ça peut être toi, ça peut être moi », nous raconte Dany.

C’est après avoir découvert l’habileté de l’auteur saguenéen dans son recueil Arvida que Michaud lâche un coup de fil illico à Archibald. « J’aimerais ça que tu écrives pour le théâtre », lui a-t-il annoncé. Sachant que l’auteur donne des cours à l’UQAM sur la science-fiction, le fantastique et d’autres formes de littérature populaire dont le cinéma d’horreur, on comprend bien comment Saint-André-de-l’Épouvante a vu le jour.

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© Photo courtoisie théâtre La Rubrique

Une malédiction contagieuse ?

Le fait de travailler dans le monde de la peur a généré dans la troupe des incidents qui auraient bien pu venir à bout de la production. Changement de l’actrice principale à quelques jours de la première, comédien coincé entre sa voiture et son chalet, comédien ayant subi un accident de vélo, incendie dans les rideaux lors d’une représentation… « C’était vraiment l’épouvante », rigole Dany.

« Il mouille tout le long »

La scénographie est particulièrement réussie dans la pièce. Un long mur de verre témoigne de la mauvaise température qui règne au village. Les effets de lumières et la trame sonore ambiante instaurent un climat hostile, de peur, qui devient rapidement contagieux.

Fac’ Dany, c’est quoi, Saint-André-de-l’Épouvante ?

« C’est une charge émotive. C’est un théâtre d’étrangeté, pas un film d’horreur. Les gens sont un peu sous le choc. C’est du théâtre de peur, mais de peur intérieure. »

Si les liens entre chacun des « contes » — si on peut les appeler ainsi — d’Archibald manquent un tantinet de fluidité, et que le jeu d’acteur semble relever, à certains moments, d’un registre qui manque d’homogénéité, on assiste toutefois à une production qui se distingue par son rythme et par son silence lourd d’électricité. On nous invite à plonger tête première dans le côté obscur des choses.

***

J’ai entendu dire que cette pièce de théâtre fantastique a été jouée pour la première fois l’été dernier sur les planches de Carleton-sur-Mer, avant de visiter le Saguenay, l’automne dernier. Semblerait-il que la production est débarquée dans la métropole pour la première fois cet hiver, et on raconte qu’elle sera présentée jusqu’au 12 mars prochain à l’Espace GO. Je vous l’dis. Je vous l’jure. C’est l’ami d’un ami qui me l’a dit.

J & O, xxx

Raconter l’ignorance : Les Laissés Pour Contes 2016

20 Fév

LAISSÉ-POUR-COMPTE : personne ou chose qui a été laissée de côté ou abandonnée ou marginalisée

IGNORANCE : décalage entre la réalité et une perception de cette réalité, décalage qui est la conséquence d’une croyance, d’un préjugé, d’une illusion ou d’un fait avéré de ne pas savoir

La semaine dernière, j’ai eu la chance d’avoir une entrevue avec la comédienne Jani Pronovost et le comédien et auteur Alexandre Dubois. Mercredi dernier, j’ai enfin pu assister à la pièce Les Laissés Pour Contes.

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La comédienne Jani Pronovost dans Le mal des transports, texte de Juliana Léveillé-Trudel (©PHOTOGRAPHIE: Jules Bédard)

Pour leur quatrième édition, Les Laissés Pour Contes ressortent l’ignorance de l’ombre et choisissent de lui prêter une voix – ou plutôt six voix – dans l’espoir d’offrir un peu de compassion et beaucoup d’écoute à cette faille humaine laissée-pour-compte.

LES LAISSÉS POUR CONTES

  • Mise en scène : Patrick Renaud
  • Interprétation : Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Alphé Gagné, Audrey Rancourt-Lessard, Jani Pronovost, Brigitte Soucy
  • Textes : Jean-René Bérard, Pierre Chamberland, Pierre-Marc Drouin, Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Juliana Léveillé-Trudel
  • Coïncidences Productions

Pièce présentée au Théâtre La Chapelle du 17 au 21 février 2016

En six tableaux, on nous peint la souffrance de gens qui ignorent, volontairement ou non, leur situation ou celle de leurs proches ainsi que l’étendue des conséquences de leur aveuglement. On nous raconte, on nous confronte, on nous confie, mais on ne nous reproche rien. Le public tient le beau rôle ; celui de l’ami intime, du psychologue de confiance.

Dénouement bouleversant

À la fin de la soirée, on se remémore le thème – celui de l’ignorance – et on tente de récapituler. L’ignorance teinte bel et bien ces six histoires qui ont piqué notre curiosité, mais l’issue reste incertaine. À qui la faute? L’ignorant souffre-t-il autant que la personne qui en récolte les conséquences? On ne sait comment remettre les pièces en ordre, on se questionne et on s’aperçoit que la compassion est le premier pas à faire quand il s’agit de l’ignorance et de ses fléaux.

Ce sont ces questionnements amers et brûlants, mais aussi ces larmes de sympathie et de pitié que j’ai versées, ces moments de tendresse qui me restent à la suite de ces six contes urbains des Laissés Pour Contes.

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Le comédien Alphé Gagné dans Rose Nanane, texte de Pierre-Marc Drouin (©PHOTOGRAPHIE: Jules Bédard)

Précieuse union

Si la direction d’acteur est parfois un peu tournée vers le mélodrame, on assiste cependant à des moments extrêmement forts, extrêmement touchants, des moments qui nous laissent le temps et l’espace nécessaires pour pénétrer pleinement dans l’univers du personnage qui nous parle, qui nous avoue, qui nous raconte. Les comédiens Alphé Gagné et Jani Pronovost, qui interprètent respectivement Rose Nanane et Le mal des transports, parviennent à établir une connexion magique avec leur public. Dans l’assistance, on sent que tous retiennent leurs larmes devant tant de sensibilité et face à une simplicité chargée de vérité et d’émotions.

Bon théâtre !

Odile, xx

Coco : vibrant hommage à l’amitié

17 Fév Coco

À travers leurs paroles crues, parfois blessantes, mais d’une étonnante sincérité, on y découvre toute la force de leur amitié, et ce même après la mort de l’une d’entre elles.

Coco

Crédit photo: Théâtre La Licorne

Je ne sais pas si c’est parce qu’on fait des chalets de filles à chaque année depuis six ou sept ans, mais la pièce de théâtre Coco,présentée au Théâtre La Licorne a visé dans le mille pour m’émouvoir : une histoire d’amour et d’amitié sincère entre cinq femmes attachantes.

Le texte est de Nathalie Doummar qui incarne aussi le personnage éponyme de la pièce Coco (Coralie) et la mise en scène est de Mathieu Quesnel.

Dès le début de la pièce, le ton est donné. On sait qu’il y aura une tragédie. On sait que ces amies se retrouvent dans un chalet qu’elles connaissent bien, mais qu’elles éprouvent un immense malaise à y être ensemble.

Et puis, on revient dans le temps, toujours dans ce même chalet, où on comprend que mille histoires et secrets y ont été partagés.

Quand elles étaient adolescentes et qu’elles s’éveillaient à la sexualité, quand elles étaient au début de la vingtaine et qu’elles découvraient l’amour ou leur identité, quand elles se lançaient des vérités choquantes en plein visage, au risque de briser complètement leur amitié.

Le décor était tellement réel, le jeu tellement convaincant et l’ambiance tellement près d’un vrai week-end de filles, qu’on ne peut faire autrement que de transposer l’annonce fatale de la maladie de Coco au sein de notre propre gang de filles.

Comment est-ce qu’on réagirait face à l’annonce du cancer et de la mort imminente d’une amie proche?

On se mettrait à passer l’aspirateur de façon excessive pour calmer nos nerfs comme Vivianne (Anne-Marie Binette)? On essaierait de trouver mille solutions pour  repousser la dure réalité comme Maggie (Marie-Soleil Dion)? On figerait complètement comme Simone (Sarah Laurendeau)? On laisserait la colère parler pour nous comme Katya (Kim Despatis)?

Et comment est-ce qu’on annoncerait cette triste nouvelle si c’était notre corps à nous qui était malade? Un peu à la blague et maladroitement comme Coco?

À travers leurs paroles crues, parfois blessantes, mais d’une étonnante sincérité, on y découvre toute la force de leur amitié, et ce même après la mort d’une d’entre elles.

C’est 1h40 où je suis passée des rires aux larmes, puis des rires à nouveau.

La pièce est présentée jusqu’au 20 février au Théâtre La Licorne, mais elle affiche malheureusement complet.

On croise les doigts pour des supplémentaires bientôt!

Michèle

Les Laissés Pour Contes

13 Fév

« Vivre l’ignorance et vivre la honte qu’elle occasionne, ça arrive moins souvent lorsqu’on est seule. Ce sont des situations d’ego à ego. »
– Jani Pronovost

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La quatrième édition des Laissés Pour Contes

Depuis leur création en 2012, Les Laissés Pour Contes offrent une tribune à des créateurs émergents qui souhaitent explorer le conte urbain, le repenser, le remâcher, en étoffer les conventions théâtrales ou les abolir complètement pour générer un univers scénique plus riche, plus fertile. Les Laissés Pour Contes ne passent pas inaperçus dans le milieu théâtral et permettent aux auteurs, comédiens et concepteurs impliqués de bénéficier d’une visibilité et d’une reconnaissance sans cesse grandissantes auprès du public, toujours plus nombreux d’une édition à l’autre. Cette année, pour la première fois, un recueil rassemblant tous les textes de la quatrième édition est publié et sera disponible sur place, après les représentations.

C’est sur le thème de l’ignorance que Les Laissés Pour Contes se penchent cette année. L’ignorance est violence, l’ignorance nourrit nos peurs et alimente l’étroitesse de nos esprits. Mais l’ignorance peut aussi être douce et apaisante ; elle peut parfois nous sauver de la douleur et du ressentiment. Qu’on la subisse malgré nous ou qu’on la choisisse sciemment parce qu’elle nous accommode, nous donne du courage ou nous permet de fuir, l’ignorance nous accompagne, nous suit telle une ombre. Elle influence nos choix et nos comportements, notre vie et celle des autres, se propageant, imperceptiblement, à l’insu de tous.

Encore une fois, Les Laissés Pour Contes s’entourent d’une équipe d’artisans de talent, dont la comédienne Jani Pronovost et l’auteur et comédien Alexandre Dubois que j’ai eu la chance de rencontrer.

LES LAISSÉS POUR CONTES

  • Mise en scène : Patrick Renaud
  • Interprétation : Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Alphé Gagné, Audrey Rancourt-Lessard, Jani Pronovost, Brigitte Soucy
  • Textes : Jean-René Bérard, Pierre Chamberland, Pierre-Marc Drouin, Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Juliana Léveillé-Trudel
  • Coïncidences Productions

Pièce présentée au Théâtre La Chapelle du 17 au 21 février 2016.

Comment aborder l’ignorance?

Pour s’attaquer à un sujet aussi musclé, pour aborder une caractéristique humaine qui nous semble aussi déplorable, faut-il prendre des pincettes? Est-ce faire preuve d’ignorance que de vouloir embrasser toute l’étendue de l’ignorance dans une pièce de théâtre? Ce qui semble être un terrain glissant est en fait un terrain très stable grâce au format du conte. En effet, comme le souligne Jani Pronovost, « on nous sert l’ignorance en six tableaux distincts, dans plusieurs de ses déclinaisons possibles. Le but n’est pas de faire le procès de situations ou de gens en particulier, mais plutôt de peindre une vue d’ensemble. » Les Laissés Pour Contes n’aspirent pas à faire du théâtre de prévention ni du théâtre militant, mais cherchent à renouveler le plaisir de raconter.

« La peur. Il y a quelque chose dans l’ignorance qui fait peur », confie Alexandre Dubois. « Jusqu’où est-ce qu’elle peut nous mener? Je me suis aperçu que tous les auteurs des Laissés Pour Contes, incluant moi, sont allés du côté de la violence et de toutes les formes qu’elle peut prendre. C’est la crainte face à ce que l’ignorance peut engendrer que l’on met surtout de l’avant. »

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©PHOTOGRAPHIE : Nathalie St-Pierre

Là où l’ego est provoqué

Alexandre poursuit en parlant du danger que représente l’inconscience de l’ignorance et des situations qu’elle occasionne. « On assiste malheureusement trop souvent à des situations où la curiosité n’est plus de mise, mais où c’est la démonstration du savoir qui prime. Ce sont pour moi des situations où l’ignorance est dominante, des situations malsaines et très inconfortables. Personnellement, quand je suis dans des situations où je sens que j’en sais moins, je me sens comme si on attaquait mon ego. Je regrette mon ignorance. Par contre, je suis fier lorsque j’en sais plus long qu’un autre », admet-il humblement, à titre d’exemple.

« Personne ne veut avoir l’air ignorant », remarque Jani avec humour. « C’est une réaction, un comportement psychologique profond et collectif, en quelque sorte. C’est un comportement qui implique d’autres personnes. Vivre l’ignorance et vivre la honte qu’elle occasionne, ça arrive moins souvent lorsqu’on est seule. Ce sont des situations d’ego à ego. »

La conscience de l’ignorance comme responsabilité

La comédienne Jani Pronovost interprétera le texte Le mal des transports de Juliana Léveillé-Trudel. « Dans le texte que je joue, l’ignorance prend la forme d’un choix. La masse choisit d’ignorer ce qu’elle voit parce que le contraire impliquerait une intervention et une prise de position. C’est le choix le plus facile, mais c’est aussi une forme de protection. Dans ce cas-ci, l’effet de groupe est plus fort que la volonté individuelle : la raison pour laquelle personne ne se sent impliqué, c’est parce que tout le monde choisit de détourner le regard. Le texte ne traite pas de l’ignorance dans le sens de ne pas savoir quelque chose ; il parle de l’acte volontaire d’ignorer », explique la comédienne.

De son côté, l’auteur et comédien Alexandre Dubois prête sa voix à ses propres mots ; il jouera Conseil d’ami. « Le texte que j’ai écrit est fortement inspiré de beaucoup de conseils que j’ai reçus. En fait, ce ne sont pas vraiment des conseils… C’est un comédien qui essaie de décourager sa bonne amie qui veut, elle aussi, être actrice. Par jalousie et sous prétexte qu’il connaît bien le métier – alors qu’il n’y a jamais eu accès, il démolit les rêves de son amie et se lance dans de grandes théories sur le jeu d’acteur. Probablement blessé par des commentaires qu’il a reçus et qu’il n’a pas su gérer, il est devenu amer. »

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©PHOTOGRAPHIE : Julie Beauchemin

L’essence du conte

La simplicité est belle et très appropriée au format du conte, comme me le fait remarquer Jani : « Lors des premières répétitions avec Patrick Renaud [le metteur en scène], on cherchait l’artifice et la complexité, mais ensemble, on s’est aperçu qu’il fallait seulement garder l’essentiel. C’est une fille qui s’assoit et qui raconte quelque chose. C’est le conte dans sa forme la plus simple et la plus pure. On n’a pas besoin d’enrobage, juste du noyau. C’est une forme à laquelle on n’est pas habitué au théâtre ces temps-ci et ça rend le tout encore plus intéressant, selon moi. »

Pour sa part, Alexandre confie une inquiétude qu’il a ressenti lors d’une répétition : « Quand j’ai vu le premier enchaînement, j’ai eu un peu peur. J’avais l’impression que mon texte n’aurait pas dû être choisi. Je trouvais les autres textes violents, bouleversants et choquants, alors que le mien est beaucoup plus humoristique. J’étais très affecté par les histoires des autres que j’entendais et voyais pour la première fois, mais je devais quand même monter sur la scène et jouer le rigolo. C’était difficile, mais Patrick Renaud m’a assuré que mon texte ne détonnait pas, pas d’une mauvaise manière en tout cas. L’humour y est noir et les paroles y sont violentes. Au final, c’est exactement ce qu’on cherche : un gars tellement ignorant qu’il en est insensible aux histoires des autres. Un gars complètement inconscient de ce qui arrive aux autres. »

Le conte urbain

« Le format du spectacle est, je crois, accessible à tous parce qu’on raconte des histoires, mais aussi parce qu’il correspond à la manière dont on consomme les choses aujourd’hui : spontané, court et concis, précise Jani. C’est devenu tellement difficile d’asseoir quelqu’un devant un film ou une pièce pour trois heures d’affilée, alors je crois que notre spectacle répond bien aux besoins et aux demandes du moment. »

Le spectateur traversera une succession d’univers singuliers où on lui exposera la détresse engendrée par l’ignorance. Ayant déjà vécu ce qu’ils relatent, les personnages sont détachés de leurs histoires. Libérés de la lourdeur de l’affect, ils partagent leurs réflexions. Le spectateur peut ainsi établir des liens par lui-même et tirer ses propres conclusions, sans que ceux-ci ne lui soient suggérés par une quelconque morale.

Les mots résonnent d’eux-mêmes.

On se voit le 17 février à La Chapelle?

xx

Odile

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