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« C’est pas vrai que »

14 Jan

Cinq femmes — celle qui encaisse, celle qui agresse, celle qui intègre, celle qui adule et celle qui aime — prennent la parole, guidées par leur instinct de survie et accusent l’inadéquation et le drame perpétuel de leur existence dans une classe moyenne en péril.

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Léane Labrèche-Dor dans le rôle de La fille qui aime. (photo: Ulysse del Drago)

Un grand mur recouvert de trous qu’on a bouchés maladroitement avec du plâtre. Un mur pas fini. Des équipements d’éclairage et de son dispersés à gauche et à droite. Un néon. Tel est le décor dans lequel évolueront cinq femmes qui n’en peuvent plus de se taire. Pleines de ce vide propre au siècle d’isolement qu’est celui que nous vivons, et à la fois avides d’amour et de vérité ; elles oscillent entre une ironie, dont le degré est si élevé qu’il en est presque inatteignable, et une sincérité qui laisse complètement pantois.

« Des pâtes sauce néant »

La femme qui vend des bas de nylon dans une boutique souterraine, celle qui ne voit jamais la lumière du jour, disserte longuement sur ses bourgeoises de clientes et se convainc de son importance dans sa société, pour finalement en venir à se rappeler la poète Huguette Gaulin qui s’est immolée en juin 1972 à Montréal. C’était donc là qu’on voulait en venir ; les déblatérations sur les bas de nylon aboutissent finalement sur les dernières paroles de la jeune poétesse :  « Vous avez détruit la beauté du monde ».

« La barrière du scepticisme à laquelle je me heurte »

Une femme ayant immigré au Québec parle de son envie brûlante de s’intégrer à un peuple qu’elle souhaite faire sien. Une femme qui en sait beaucoup plus sur la culture québécoise qu’un Québécois moyen. Une femme qui fantasme à l’idée d’être une vraie Québécoise, de pouvoir célébrer la culture de cette nation qu’elle adore, qui fantasme à l’idée qu’un vrai Québécois s’intéresse enfin à elle, mais qui doit constamment se défendre des infinis préjugés dont sont victimes les nouveaux arrivants. Une femme qui raconte la transformation de son ouverture et de sa fierté en un isolement silencieux.

***

À travers chaque prise de parole, on sent cette envie de s’évader d’une réalité de plus en plus décevante et désarticulée.
La forme monologuée du texte fait voir la profonde solitude de ces femmes, qui ont pourtant bien envie d’aller vers l’autre.

Personnages emprisonnés dans une fiction, les cinq femmes appellent à l’aide et interpellent, plus ou moins directement, le public, mais aussi l’auteure: elles objectent et expriment leur désaccord quant au carcan dans lequel on les a enfermées.
« Annick Lefebvre, c’est pas vrai que je suis plus pathétique que les chansons que j’écoute. »
On joue ici sur une envie qu’ont sûrement beaucoup de personnages de théâtre d’en dire bien plus que ce que leur auteur ne leur fait dire. Ou de dire autrement. Méthode de distanciation qui nous rappelle que le théâtre, c’est du faux. Qu’il y a toujours quelqu’un qui tire des ficelles quelque part…

***

Si le propos est parfois difficile à cerner, je lève mon chapeau à ces excellentes performances d’actrices. En effet, tour à tour, Catherine Paquin-Béchard, Catherine Trudeau, Alice Pascual, Debbie Lynch-White et Léane Labrèche-Dor peignent des portraits de femmes complexes, qui sont bien loin des personnages schématiques et réducteurs de la femme simple et belle, gentille et douce, délicate et discrète, polie et serviable. Des femmes qui s’indignent. Des femmes qui se lèvent tous les matins et qui gagnent leur vie, seules.  Des « militantes du quotidien ».

***

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J’ACCUSE
Production du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, présentée en codiffusion avec La Bordée

TEXTE: Annick Lefebvre
MISE EN SCÈNE: Sylvain Bélanger
INTERPRÉTATION: Léane Labrèche-Dor, Debbie Lynch-White, Catherine Paquin-Béchard, Alice Pascual, Catherine Trudeau
CONCEPTEURS: Erwann Bernard, Ulysse Del Drago, Pierre-Étienne Locas, Larsen Lupin, Sylvie Rolland-Provost, Marc Senécal

Pièce présentée à La Bordée du 10 janvier au 4 février 2017

***

Bon théâtre,
Odile

 

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La violence, c’est comme le sucre

13 Déc

«J’comprends pas Donald Trump.»
«J’comprends pas mon voisin.»
«J’comprends pas les radios-poubelles de Québec.»
«J’comprends pas pourquoi les gens vont dans des cliniques in vitro, alors qu’ils pourraient adopter.»
«J’comprends pas les filles!»

[…]

«La violence, c’est comme le sucre : t’as beau faire attention à ce que tu manges, il y en a partout.»

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Conception graphique: Marilou Bois

ENTRE AUTRES
Création des finissants du Conservatoire d’art dramatique de Québec

MISE EN SCÈNE : Alexandre Fecteau
INTERPRÉTATION : Laura Amar, Marianne Bluteau, Étienne D’Anjou, Rosalie Daoust, Felix Delage-Laurin, Alex Desmarais, Blanche Gionet-Lavigne, Leïla Donabelle Kaze, Vincent Legault, Vincent Massé-Gagné
CONCEPTEURS : Marilou Bois, Michel Bertrand, Camille Langlois, Marianne Lebel, Jessica Minello

Du 11 au 17 décembre 2016 à 19 h 30 au Théâtre du Conservatoire (13, rue Saint-Stanislas)
— RELÂCHE le 13 décembre —

***

Tellement de choses qui semblent hors de notre portée. Tellement d’avis, tellement de visions qui nous semblent parfois opposés au principe même de la logique à un point tel qu’une rencontre nous paraît impossible. Tant de gens convaincus par des idées que l’on voudrait qualifier de choquantes. Et si on allait à la rencontre de ces gens? Et si on se permettait de remettre en question nos propres convictions?  C’est le défi que se sont lancé les finissants du Conservatoire d’art dramatique de Québec, aidés du metteur en scène Alexandre Fecteau, pour la création de leur spectacle, Entre Autres.

Ces rencontres — parfois dérangeantes, souvent déstabilisantes — servent de matière première aux onze créateurs. C’est à partir d’elles qu’ils donnent vie à un théâtre documentaire qui présente non seulement des opinions divergentes, mais qui raconte aussi leur propre cheminement, leurs doutes, leurs frustrations éprouvés au cours de leurs recherches.

***

À travers ces deux heures et quelques minutes, pendant lesquelles le temps semble s’être arrêté, on marche à travers le brouillard du doute et de la remise en question avec ces acteurs-créateurs qui n’aspirent qu’à l’ouverture, mais qui sont confrontés, malgré eux, à la crainte de se faire convaincre, à la crainte de changer drastiquement d’avis. Et c’est ce qui est vraiment beau : cette ouverture qui se crée en nous, et qui laisse place à une grande vulnérabilité face à l’Autre. Les comédiens n’hésitent pas à parler d’eux, de leurs vérités qu’ils sentent ébranlées; en aucun moment ne cachent-ils leur vulnérabilité.

« Tu ne peux pas être un bon scientifique si tu n’es pas sceptique. »

Au fil du spectacle, on se rend compte que tout le monde voudrait convaincre, et que tout le monde voudrait être solidement convaincu. Mais soyons bien avertis : nos convictions ne sont pas si fortes que ce que l’on prétend. On s’aperçoit qu’elles seront facilement ébranlées et que ce sera douloureux. Et c’est peut-être précisément pour cette raison que nous n’allons que rarement à la rencontre de l’Autre: nos convictions de base, nous voulons les garder au chaud. Ce sentiment de vide qu’engendre le doute n’est pas agréable.

Surmonté d’un énorme globe fabriqué de cintres, le dispositif scénique blanc et dégarni laisse place à différentes lectures et s’adapte aisément. Sa simplicité représente bien cette ouverture et cet espace qui donnent le ton au spectacle. Dans ce grand carré lumineux autour duquel les spectateurs sont confortablement installés, évoluent, entre autres:

  • un curé
  • le président de PEGIDA Québec
  • Dominique Laliberté-Martineau, une manifestante gravement blessée au visage lors de l’émeute survenue à Victoriaville en mai 2012
  • un défenseur de la théorie du complot
  • un théoricien du platisme
  • une intervenante dans une clinique d’avortement

… et beaucoup d’autres.

***

Le théâtre documentaire est tout indiqué pour cette démarche d’une rencontre avec l’altérité. En effet, la méthode documentaire oblige les comédiens à prêter leur voix à des personnes qu’ils ont rencontrées et qui ont des manières de penser diamétralement opposées aux leurs. Incarner un personnage — ou, dans ce cas-ci, une personne — avec qui l’on n’est pas du tout d’accord démontre un véritable travail d’empathie. Et c’est cette empathie que l’on reçoit et que l’on éprouve tout au long du spectacle.

Vous aussi, vous aurez envie de vous lever et de poser des questions. Vous aussi, vous vous poserez de nouvelles questions.

ENTRE AUTRES
11 au 17 décembre 2016 à 19 h 30 au Théâtre du Conservatoire (13, rue Saint-Stanislas)

Bon théâtre!!

Odile

Ducharme sur scène

16 Nov

Je me suis demandé si j’avais le droit d’utiliser l’expression « Ducharme sur scène »… parce que non, l’auteur de L’Avalée des avalés n’était pas sur scène vendredi dernier, quand je suis allée voir Les bons débarras. L’œuvre de Réjean Ducharme peut-elle être considérée comme une extension de son être? Bérénice Einberg (protagoniste de L’Avalée des avalés) répondrait: « Tout m’avale ». Au fond, Réjean Ducharme était peut-être bel et bien sur scène, invisible, mais présent. Parce qu’il est ses textes, parce que ses textes sont sa seule présence publique, parce que son anonymat oblige à se «contenter » de ses mots.

 

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Ti-Guy (Nicola-Frank Vachon) et Manon (Léa Deschamps)    ©HÉLÈNE BOUFFARD

Dans Les bons débarras, Manon – une jeune-petite-fille-femme-adolescente de 12 ans – fait preuve de cette même maturité précoce qui caractérise Bérénice. Une enfant-adulte qui n’en est pas moins désobéissante. Les responsabilités sociales, orientant et organisant habituellement la vie adulte, sont absentes chez Manon, et c’est précisément ce qui lui donne ce regard presque acerbe sur sa vie, et surtout, sur sa mère, Michelle. La dureté et l’amertume de Manon sont d’autant plus soulignées par un contraste produit par ses grands élans d’amour pur et intense qu’elle a vers sa mère. Si on a parfois accès à toute l’émotivité et la vulnérabilité du personnage, ce n’est que pour mieux la voir retomber dans la cruauté.

Certes, Réjean Ducharme connaît le genre humain et sait admirablement le manier et le faire rayonner dans toute sa complexité, mais aussi dans tout son dépouillement.

La perte de l’enfance se traduit chez Manon par un nihilisme révolté, que la jeune comédienne Léa Deschamps rend avec une simplicité et une sincérité surprenantes.

C’est cette même simplicité qui teinte l’entièreté du spectacle et qui garde le public sur le bout de son siège. C’est encore cette même simplicité qui permet aux mots riches de sens et d’images de Ducharme de résonner, qui leur donne l’espace pour voyager et évoquer tout ce que les quelques 500 têtes du Trident voudront comprendre. Car Frédéric Dubois avait très certainement des idées claires et précises en montant ce spectacle, peut-être même flottait-il un message particulier en lui, mais ce qui se dégage des Bons débarras n’est pas une morale qu’il faudrait s’efforcer de mettre en pratique. Non, en sortant du Grand Théâtre, on s’aperçoit qu’on est touché, et même bouleversé, et que ça ne relève pas du mélodrame, mais d’une vérité plus viscérale.

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Manon (Léa Deschamps) et Michelle (Érika Gagnon)  ©HÉLÈNE BOUFFARD


LES BONS DÉBARRAS

Scénario original : Réjean Ducharme
Adaptation et mise en scène : Frédéric Dubois
Interprétation : Lise Castonguay, Erika Gagnon, Nicolas Létourneau, Steven Lee Potvin, Vincent Roy, Nicola-Frank Vachon, Léa Deschamps en alternance avec Clara-Ève Desmeules

Coproduction Théâtre des Fonds de Tiroirs

Pièce présentée au théâtre Le Trident jusqu’au 26 novembre 2016

Bon théâtre!

Odile

« Ne soyez jamais immobiles »

19 Mar

Huit jeunes – huit vieux adolescents – vivent dans des cabanes autour d’un lac, au milieu d’une forêt. Ils forment une petite communauté dont les conventions n’ont rien de social, mais sont plutôt brutes, instinctives, ébouriffées.

 

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©PHOTO : Daphné Caron

FENDRE LES LACS
Texte et mise en scène : Steve Gagnon
Avec : Marie-Josée Bastien, Pier-Luc Brillant, Véronique Côté, Karine Gonthier-Hyndman, Renaud Lacelle-Bourdon, Frédéric Lemay, Guillaume Perrault et Claudiane Ruelland
Une production du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline
Décors : Marie-Renée Bourget Harvey
Pièce présentée au théâtre Aux Écuries jusqu’au 26 mars

Toutes les raisons sont bonnes pour aller au théâtre. Du moins, je le pense. Quand je suis allée voir Fendre les lacs au théâtre Aux Écuries, je ne me doutais cependant pas qu’une chose aussi anodine allait autant me faire sourire :

J’étais assise à la première rangée. Il y avait en arrière de moi ce que j’ai deviné être un père et sa petite fille. À un moment durant le spectacle, Emma (interprétée par Véronique Côté) décrit magnifiquement l’odeur des cheveux de son défunt mari. J’entends alors, en arrière de moi, presque dans mon oreille, une petite voix, un murmure qui demande : « Papa, qu’est-ce que c’est la mort ? » Et j’entends une autre voix qui répond doucement : « C’est quand le cœur arrête de battre ».

Le bruit des chuchotements, la tendresse et la bienveillance de cet échange m’ont fait ressentir un agréable et léger vertige de bonheur, tant j’étais attendrie par la chose. Je me suis rappelé que le théâtre se passe non seulement sur la scène, mais aussi dans la salle. Étrangement, c’est à partir de ce moment que j’ai pu réellement plonger dans l’univers de Fendre les lacs et me laisser porter par lui.

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©PHOTO : Daphné Caron

« Je suis désolée »

Tout commence après la mort d’un être cher, la mort du mari d’Emma. Son cadavre, représenté par un imposant tronc d’arbre peint en rouge, est ramené à sa famille, puis placé au centre du lac, comme si son esprit continuait de veiller sur les siens. Sa mort constitue, en quelque sorte, le point névralgique de l’histoire : elle rassemble et disloque. Fendre les lacs, c’est d’abord un bouleversement.

« La race d’indomptés qu’on était »

La scénographie de Bourget Harvey est à couper le souffle. Le lac, personnage principal de la pièce parce que lieu de décharge émotionnelle et de défoulement, fait miroiter ses reflets sur les visages de ces femmes et de ces hommes désespérément passionnés, cherchant une oasis plus vaste où l’air cessera d’écorcher leur chair. Stagnante, l’eau réfléchit toute leur lumière, toute leur fougue, mais leur renvoie aussi une image très nette de leur épuisement, de leur fragilité et de leurs désirs les plus profonds.

« Mettez le désordre partout »

L’inodore et le terne ne sont certainement pas les thèmes vedettes de la pièce; les angoisses et crises existentielles que traversent les personnages revêtent une gravité inégalée, une violente douleur. Entre les appels à l’aide du jeune Léon (interprété avec brio par Frédéric Lemay), les cris du cœur de Louise (à qui Claudiane Ruelland prête sa fougue), et le besoin suffoquant d’un ailleurs plus frais et moins monotone qui pousse Élie à quitter les siens (jeu à la fois puissant et mordant de Karine Gonthier-Hyndman), une déchéance latente semble gouverner chacun des ces êtres maladroits, mais encore capables d’amour. De plus en plus dégoulinants de ce lac lourd de responsabilités, les corps évoluent dans une scénographie embrumée qui se transforme au même rythme qu’eux. Mises côtes à côtes, la poésie des mots et celle des images créent une sorte de fresque multimédia, une peinture sonore et tridimensionnelle.

« Chavirez-nous »

 

 

Odile, xx

Troublant cauchemar

26 Fév

Entrevue avec le comédien Dany Michaud et retour sur la pièce Saint-André-de-l’Épouvante

Éteignez les lumières. Allumez vos lampes de poche. Collez-vous un peu. C’est le temps des histoires de peur.

Nous avons tous déjà partagé de bonnes vieilles histoires de peur autour d’une table, d’un feu ou d’un verre. C’est exactement l’univers dans lequel nous fait basculer la pièce Saint-André-de-l’Épouvante.

L’atmosphère qui y règne en un GIF:

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SAINT-ANDRÉ-DE-L’ÉPOUVANTE
Texte : Samuel Archibald
Mise en scène : Patrice Dubois
Avec :
Miro Lacasse, André Lacoste, Dany Michaud, Bruno Paradis, Dominique Quesnel
Une coproduction Théâtre PÀP + Théâtre À tour de rôle + Théâtre La Rubrique
Pièce présentée au théâtre Espace GO jusqu’au 12 mars

« C’est du théâtre de peur, de peur intérieure »

À la fois directeur artistique et comédien, Dany Michaud nous résume le synopsis de la pièce : « Cinq personnages se rencontrent un soir de déluge. Pu d’électricité. Un seul repère dans le village : le bar le Crystal. Ça amène un climat de confidence. Au début, ils se racontent des histoires loin d’eux autres. Mais ça devient de plus en plus près des personnages… »

Archibald et son baptême du texte dramatique

Pour la première fois au service du théâtre, la plume de Samuel Archibald dessine et moule des personnages qui, chacun leur tour, partagent une légende, une histoire, un « j’ai entendu dire que…». « Samuel aime mettre des personnages du quotidien en scène. Ça peut être toi, ça peut être moi », nous raconte Dany.

C’est après avoir découvert l’habileté de l’auteur saguenéen dans son recueil Arvida que Michaud lâche un coup de fil illico à Archibald. « J’aimerais ça que tu écrives pour le théâtre », lui a-t-il annoncé. Sachant que l’auteur donne des cours à l’UQAM sur la science-fiction, le fantastique et d’autres formes de littérature populaire dont le cinéma d’horreur, on comprend bien comment Saint-André-de-l’Épouvante a vu le jour.

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© Photo courtoisie théâtre La Rubrique

Une malédiction contagieuse ?

Le fait de travailler dans le monde de la peur a généré dans la troupe des incidents qui auraient bien pu venir à bout de la production. Changement de l’actrice principale à quelques jours de la première, comédien coincé entre sa voiture et son chalet, comédien ayant subi un accident de vélo, incendie dans les rideaux lors d’une représentation… « C’était vraiment l’épouvante », rigole Dany.

« Il mouille tout le long »

La scénographie est particulièrement réussie dans la pièce. Un long mur de verre témoigne de la mauvaise température qui règne au village. Les effets de lumières et la trame sonore ambiante instaurent un climat hostile, de peur, qui devient rapidement contagieux.

Fac’ Dany, c’est quoi, Saint-André-de-l’Épouvante ?

« C’est une charge émotive. C’est un théâtre d’étrangeté, pas un film d’horreur. Les gens sont un peu sous le choc. C’est du théâtre de peur, mais de peur intérieure. »

Si les liens entre chacun des « contes » — si on peut les appeler ainsi — d’Archibald manquent un tantinet de fluidité, et que le jeu d’acteur semble relever, à certains moments, d’un registre qui manque d’homogénéité, on assiste toutefois à une production qui se distingue par son rythme et par son silence lourd d’électricité. On nous invite à plonger tête première dans le côté obscur des choses.

***

J’ai entendu dire que cette pièce de théâtre fantastique a été jouée pour la première fois l’été dernier sur les planches de Carleton-sur-Mer, avant de visiter le Saguenay, l’automne dernier. Semblerait-il que la production est débarquée dans la métropole pour la première fois cet hiver, et on raconte qu’elle sera présentée jusqu’au 12 mars prochain à l’Espace GO. Je vous l’dis. Je vous l’jure. C’est l’ami d’un ami qui me l’a dit.

J & O, xxx

Raconter l’ignorance : Les Laissés Pour Contes 2016

20 Fév

LAISSÉ-POUR-COMPTE : personne ou chose qui a été laissée de côté ou abandonnée ou marginalisée

IGNORANCE : décalage entre la réalité et une perception de cette réalité, décalage qui est la conséquence d’une croyance, d’un préjugé, d’une illusion ou d’un fait avéré de ne pas savoir

La semaine dernière, j’ai eu la chance d’avoir une entrevue avec la comédienne Jani Pronovost et le comédien et auteur Alexandre Dubois. Mercredi dernier, j’ai enfin pu assister à la pièce Les Laissés Pour Contes.

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La comédienne Jani Pronovost dans Le mal des transports, texte de Juliana Léveillé-Trudel (©PHOTOGRAPHIE: Jules Bédard)

Pour leur quatrième édition, Les Laissés Pour Contes ressortent l’ignorance de l’ombre et choisissent de lui prêter une voix – ou plutôt six voix – dans l’espoir d’offrir un peu de compassion et beaucoup d’écoute à cette faille humaine laissée-pour-compte.

LES LAISSÉS POUR CONTES

  • Mise en scène : Patrick Renaud
  • Interprétation : Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Alphé Gagné, Audrey Rancourt-Lessard, Jani Pronovost, Brigitte Soucy
  • Textes : Jean-René Bérard, Pierre Chamberland, Pierre-Marc Drouin, Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Juliana Léveillé-Trudel
  • Coïncidences Productions

Pièce présentée au Théâtre La Chapelle du 17 au 21 février 2016

En six tableaux, on nous peint la souffrance de gens qui ignorent, volontairement ou non, leur situation ou celle de leurs proches ainsi que l’étendue des conséquences de leur aveuglement. On nous raconte, on nous confronte, on nous confie, mais on ne nous reproche rien. Le public tient le beau rôle ; celui de l’ami intime, du psychologue de confiance.

Dénouement bouleversant

À la fin de la soirée, on se remémore le thème – celui de l’ignorance – et on tente de récapituler. L’ignorance teinte bel et bien ces six histoires qui ont piqué notre curiosité, mais l’issue reste incertaine. À qui la faute? L’ignorant souffre-t-il autant que la personne qui en récolte les conséquences? On ne sait comment remettre les pièces en ordre, on se questionne et on s’aperçoit que la compassion est le premier pas à faire quand il s’agit de l’ignorance et de ses fléaux.

Ce sont ces questionnements amers et brûlants, mais aussi ces larmes de sympathie et de pitié que j’ai versées, ces moments de tendresse qui me restent à la suite de ces six contes urbains des Laissés Pour Contes.

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Le comédien Alphé Gagné dans Rose Nanane, texte de Pierre-Marc Drouin (©PHOTOGRAPHIE: Jules Bédard)

Précieuse union

Si la direction d’acteur est parfois un peu tournée vers le mélodrame, on assiste cependant à des moments extrêmement forts, extrêmement touchants, des moments qui nous laissent le temps et l’espace nécessaires pour pénétrer pleinement dans l’univers du personnage qui nous parle, qui nous avoue, qui nous raconte. Les comédiens Alphé Gagné et Jani Pronovost, qui interprètent respectivement Rose Nanane et Le mal des transports, parviennent à établir une connexion magique avec leur public. Dans l’assistance, on sent que tous retiennent leurs larmes devant tant de sensibilité et face à une simplicité chargée de vérité et d’émotions.

Bon théâtre !

Odile, xx

Les Laissés Pour Contes

13 Fév

« Vivre l’ignorance et vivre la honte qu’elle occasionne, ça arrive moins souvent lorsqu’on est seule. Ce sont des situations d’ego à ego. »
– Jani Pronovost

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La quatrième édition des Laissés Pour Contes

Depuis leur création en 2012, Les Laissés Pour Contes offrent une tribune à des créateurs émergents qui souhaitent explorer le conte urbain, le repenser, le remâcher, en étoffer les conventions théâtrales ou les abolir complètement pour générer un univers scénique plus riche, plus fertile. Les Laissés Pour Contes ne passent pas inaperçus dans le milieu théâtral et permettent aux auteurs, comédiens et concepteurs impliqués de bénéficier d’une visibilité et d’une reconnaissance sans cesse grandissantes auprès du public, toujours plus nombreux d’une édition à l’autre. Cette année, pour la première fois, un recueil rassemblant tous les textes de la quatrième édition est publié et sera disponible sur place, après les représentations.

C’est sur le thème de l’ignorance que Les Laissés Pour Contes se penchent cette année. L’ignorance est violence, l’ignorance nourrit nos peurs et alimente l’étroitesse de nos esprits. Mais l’ignorance peut aussi être douce et apaisante ; elle peut parfois nous sauver de la douleur et du ressentiment. Qu’on la subisse malgré nous ou qu’on la choisisse sciemment parce qu’elle nous accommode, nous donne du courage ou nous permet de fuir, l’ignorance nous accompagne, nous suit telle une ombre. Elle influence nos choix et nos comportements, notre vie et celle des autres, se propageant, imperceptiblement, à l’insu de tous.

Encore une fois, Les Laissés Pour Contes s’entourent d’une équipe d’artisans de talent, dont la comédienne Jani Pronovost et l’auteur et comédien Alexandre Dubois que j’ai eu la chance de rencontrer.

LES LAISSÉS POUR CONTES

  • Mise en scène : Patrick Renaud
  • Interprétation : Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Alphé Gagné, Audrey Rancourt-Lessard, Jani Pronovost, Brigitte Soucy
  • Textes : Jean-René Bérard, Pierre Chamberland, Pierre-Marc Drouin, Alexandre Dubois, Danielle Fichaud, Juliana Léveillé-Trudel
  • Coïncidences Productions

Pièce présentée au Théâtre La Chapelle du 17 au 21 février 2016.

Comment aborder l’ignorance?

Pour s’attaquer à un sujet aussi musclé, pour aborder une caractéristique humaine qui nous semble aussi déplorable, faut-il prendre des pincettes? Est-ce faire preuve d’ignorance que de vouloir embrasser toute l’étendue de l’ignorance dans une pièce de théâtre? Ce qui semble être un terrain glissant est en fait un terrain très stable grâce au format du conte. En effet, comme le souligne Jani Pronovost, « on nous sert l’ignorance en six tableaux distincts, dans plusieurs de ses déclinaisons possibles. Le but n’est pas de faire le procès de situations ou de gens en particulier, mais plutôt de peindre une vue d’ensemble. » Les Laissés Pour Contes n’aspirent pas à faire du théâtre de prévention ni du théâtre militant, mais cherchent à renouveler le plaisir de raconter.

« La peur. Il y a quelque chose dans l’ignorance qui fait peur », confie Alexandre Dubois. « Jusqu’où est-ce qu’elle peut nous mener? Je me suis aperçu que tous les auteurs des Laissés Pour Contes, incluant moi, sont allés du côté de la violence et de toutes les formes qu’elle peut prendre. C’est la crainte face à ce que l’ignorance peut engendrer que l’on met surtout de l’avant. »

Alexandre Dubois-©Nathalie St-Pierre

©PHOTOGRAPHIE : Nathalie St-Pierre

Là où l’ego est provoqué

Alexandre poursuit en parlant du danger que représente l’inconscience de l’ignorance et des situations qu’elle occasionne. « On assiste malheureusement trop souvent à des situations où la curiosité n’est plus de mise, mais où c’est la démonstration du savoir qui prime. Ce sont pour moi des situations où l’ignorance est dominante, des situations malsaines et très inconfortables. Personnellement, quand je suis dans des situations où je sens que j’en sais moins, je me sens comme si on attaquait mon ego. Je regrette mon ignorance. Par contre, je suis fier lorsque j’en sais plus long qu’un autre », admet-il humblement, à titre d’exemple.

« Personne ne veut avoir l’air ignorant », remarque Jani avec humour. « C’est une réaction, un comportement psychologique profond et collectif, en quelque sorte. C’est un comportement qui implique d’autres personnes. Vivre l’ignorance et vivre la honte qu’elle occasionne, ça arrive moins souvent lorsqu’on est seule. Ce sont des situations d’ego à ego. »

La conscience de l’ignorance comme responsabilité

La comédienne Jani Pronovost interprétera le texte Le mal des transports de Juliana Léveillé-Trudel. « Dans le texte que je joue, l’ignorance prend la forme d’un choix. La masse choisit d’ignorer ce qu’elle voit parce que le contraire impliquerait une intervention et une prise de position. C’est le choix le plus facile, mais c’est aussi une forme de protection. Dans ce cas-ci, l’effet de groupe est plus fort que la volonté individuelle : la raison pour laquelle personne ne se sent impliqué, c’est parce que tout le monde choisit de détourner le regard. Le texte ne traite pas de l’ignorance dans le sens de ne pas savoir quelque chose ; il parle de l’acte volontaire d’ignorer », explique la comédienne.

De son côté, l’auteur et comédien Alexandre Dubois prête sa voix à ses propres mots ; il jouera Conseil d’ami. « Le texte que j’ai écrit est fortement inspiré de beaucoup de conseils que j’ai reçus. En fait, ce ne sont pas vraiment des conseils… C’est un comédien qui essaie de décourager sa bonne amie qui veut, elle aussi, être actrice. Par jalousie et sous prétexte qu’il connaît bien le métier – alors qu’il n’y a jamais eu accès, il démolit les rêves de son amie et se lance dans de grandes théories sur le jeu d’acteur. Probablement blessé par des commentaires qu’il a reçus et qu’il n’a pas su gérer, il est devenu amer. »

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©PHOTOGRAPHIE : Julie Beauchemin

L’essence du conte

La simplicité est belle et très appropriée au format du conte, comme me le fait remarquer Jani : « Lors des premières répétitions avec Patrick Renaud [le metteur en scène], on cherchait l’artifice et la complexité, mais ensemble, on s’est aperçu qu’il fallait seulement garder l’essentiel. C’est une fille qui s’assoit et qui raconte quelque chose. C’est le conte dans sa forme la plus simple et la plus pure. On n’a pas besoin d’enrobage, juste du noyau. C’est une forme à laquelle on n’est pas habitué au théâtre ces temps-ci et ça rend le tout encore plus intéressant, selon moi. »

Pour sa part, Alexandre confie une inquiétude qu’il a ressenti lors d’une répétition : « Quand j’ai vu le premier enchaînement, j’ai eu un peu peur. J’avais l’impression que mon texte n’aurait pas dû être choisi. Je trouvais les autres textes violents, bouleversants et choquants, alors que le mien est beaucoup plus humoristique. J’étais très affecté par les histoires des autres que j’entendais et voyais pour la première fois, mais je devais quand même monter sur la scène et jouer le rigolo. C’était difficile, mais Patrick Renaud m’a assuré que mon texte ne détonnait pas, pas d’une mauvaise manière en tout cas. L’humour y est noir et les paroles y sont violentes. Au final, c’est exactement ce qu’on cherche : un gars tellement ignorant qu’il en est insensible aux histoires des autres. Un gars complètement inconscient de ce qui arrive aux autres. »

Le conte urbain

« Le format du spectacle est, je crois, accessible à tous parce qu’on raconte des histoires, mais aussi parce qu’il correspond à la manière dont on consomme les choses aujourd’hui : spontané, court et concis, précise Jani. C’est devenu tellement difficile d’asseoir quelqu’un devant un film ou une pièce pour trois heures d’affilée, alors je crois que notre spectacle répond bien aux besoins et aux demandes du moment. »

Le spectateur traversera une succession d’univers singuliers où on lui exposera la détresse engendrée par l’ignorance. Ayant déjà vécu ce qu’ils relatent, les personnages sont détachés de leurs histoires. Libérés de la lourdeur de l’affect, ils partagent leurs réflexions. Le spectateur peut ainsi établir des liens par lui-même et tirer ses propres conclusions, sans que ceux-ci ne lui soient suggérés par une quelconque morale.

Les mots résonnent d’eux-mêmes.

On se voit le 17 février à La Chapelle?

xx

Odile

4.48 PSYCHOSE : refus de soumission

4 Fév

« Regardez-moi disparaître »

4.48 Psychose est présentée au Théâtre La Chapelle du 27 janvier au 6 février 2016
Mise en scène: Florent Siaud
Interprétation: Sophie Cadieux
Texte: Sarah Kane
Traduction: Guillaume Corbeil
Vidéo: David B. Ricard
Production: Les songes turbulents
Durée: 1 heure
Psychose-41.©Nicolas Descôteaux

©PHOTO: Nicolas Descôteaux

Dans l’intime salle du Théâtre La Chapelle, Sophie Cadieux incarne avec brio l’alter ego de l’auteure Sarah Kane, auteure qui s’est donné la mort à 27 ans. « J’écris la vérité, et cela me tue », disait Kane. Avec 4.48 Psychose, elle signe un chant du cygne d’une beauté aussi cruelle qu’hypnotisante, teinté d’ironie et de poésie. Le rythme et la virulence du texte sont admirablement préservés et soutenus par cette nouvelle traduction de 4.48 Psychosis, signée Guillaume Corbeil.

***

La performance de Sophie Cadieux en un GIF:

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Ce que la pièce suscite:

Beaucoup d’inspiration. Des rires tristes. De longues réflexions.

Jani et Odile, version onomatopée:

Ouf. Wow. Ayooooye. OK wow. Fit fiouuuuu. Ingggggg. Choubap.

***

« Ma vie est prise dans une toile qu’un médecin a tissée »

Le jeu, le texte et la mise en scène s’unissent afin de remettre constamment le compteur à zéro. On apprécie ainsi chaque image proposée sans se lasser de la lourdeur du thème. On nous dépeint le tout avec humour, avec ironie, avec des références communes. On voyage avec la protagoniste dans ses repères les plus sombres, ses vérités les plus tristes et ses conclusions sans issues. Par moments, on la trouve même très mature de faire preuve d’une aussi grande honnêteté envers elle-même. Un grand débat prend place en elle, et elle nous offre, à nous, public, ce combat intérieur en direct. Elle nous prend à témoin, en quelque sorte.

Sophie Cadieux est magistrale, précise, chirurgicale. Elle réussit à manier avec une fluidité impeccable chacune des ruptures de ton. Elle donne vraiment l’impression de scruter simultanément ses pensées, ses émotions, ses visions avec nous, l’assistance, mais aussi avec elle-même, dans le chemin qui la conduit vers son triste sort. Triste sort? Ou plutôt, vers son propre choix éclairé? C’est selon. On comprend que peu importe la forme que prendra cette issue, elle est, pour la protagoniste, son exutoire, sa façon d’être en phase avec elle-même. La mise en scène rend parfaitement cette image lorsque Sophie Cadieux, calme et vaporeuse, quitte la scène : ce n’est pas la mort qui est mise de l’avant, mais plutôt la fin d’une souffrance, la délivrance d’un poids enchaîné à la cheville.

« Je t’ai toujours aimé, même quand je te détestais »

Les supports visuels, la mise en scène de Florent Siaud, le dévoilement progressif du décor et les éclairages aux couleurs rougeoyantes confèrent quelque chose de très sensuel à cette descente aux enfers. Rouge amour. Rouge sang. Rouge à lèvres. La scénographie labyrinthique que pénètre petit à petit Sophie Cadieux propose une belle image quant au chemin que traverse la protagoniste, chemin à la fois physique et psychique.

***

« J’ai rêvé qu’un médecin me disait qu’il me restait juste huit minutes à vivre. J’étais restée trente minutes dans la salle d’attente. »

***

 

J & O xoxo

C’était mieux avant?

18 Jan

À la suite d’un accident automobile, trois frères, isolés et prisonniers de la forêt, attendent des secours et se retrouvent contraints à ce huis clos imprévu. Aveux et confrontations. Ensemble, Carl, Ambroise et Victor plongent dans leurs souvenirs d’enfance, se battent, se réconcilient, s’avouent leurs fautes et se rappellent le tragique événement de la mort de leur père, quinze ans auparavant.

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©Photo Marc-André Goulet, fournie par le Prospero

LE CHEMIN DES PASSES-DANGEREUSES de Michel-Marc Bouchard
Mise en scène et chorégraphie : Menka Nagrani
Interprétation : Arnaud Gloutnez, Felix Monette-Dubeau, Dominic Saint-Laurent

GASPÉ : le 19 janvier, CD Spectacles
RIMOUSKI : le 22 janvier, Théâtre du Bic
ROBERVAL : le 28 janvier, Auditorium Fernand Bilodeau
ALMA : le 29 janvier, Salle Michel Côté
DOLBEAU-MISTASSINI : le 30 janvier, Salle Maria Chapdelaine

Présentée il y a un peu moins d’un an dans la grande salle du théâtre Prospero, la pièce Le chemin des passes-dangereuses montée par Menka Nagrani est en tournée au Québec pendant le mois de janvier 2016 et était de passage à la Maison de la culture Frontenac, vendredi le 15 janvier dernier. Très rythmée, la proposition des Productions des pieds des mains met de l’avant une version giguée du texte de Michel-Marc Bouchard, oscillant entre le symbole et le réalisme.

Très énergique, le jeu des trois jeunes comédiens s’avère quelque peu volontaire et souligné. D’une recherche esthétique très ancrée dans la québécitude résulte la combinaison d’une gigue vue d’un œil contemporain et d’une histoire familiale, à la fois urbaine et rurale. Choix audacieux considérant la rapidité avec laquelle la restauration du folklore peut chavirer du côté de la caricature.

De cette mise en scène, qui m’a semblé vaguement élémentaire et triviale d’un texte qui parle déjà très fort de lui-même, d’un texte qui n’a pas besoin de surligneur, me reste une impression de maladresse. Le sentiment dérangeant de voir la culture québécoise se faire réduire à une poignée de lieux communs. Une sorte de malaise face à ce néo-trad, cette sacralisation du passé.  Un commentaire plus nostalgique qu’innovateur, un commentaire qui oublie le présent.

Cela dit, cette pudeur, cette retenue qui parle en moi est un matériau de création très riche, une ressource à exploiter, un sentiment encombrant mais très révélateur dont les Productions des pieds des mains ont su tirer profit. Le théâtre québécois aurait avantage à intégrer et à s’approprier ces clichés, comme le fait d’ailleurs Menka Nagrani, puis à les dépasser. À dépasser l’auto-contentement.

Bon théâtre,

Odile

On déchire la vie, main dans la main

15 Jan

Enfermés dans une chambre, deux enfants maudits fuient la violence du monde. Ils n’ont qu’une nuit pour eux. Une nuit est courte quand il s’agit d’y vivre l’amour de sa vie…

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Crédit photo : Claudia Chan Tak

La très excellente et lamentable tragédie de Roméo et Juliette

Conception, mise en scène et chorégraphie: Catherine Gaudet + Jérémie Niel
Co-création et interprétation: Clara Furey + Francis Ducharme
À l’Usine C du 13 au 17 janvier 2016

Notre critique en un GIF :

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Notre critique en une citation :

« Une fragile peur froide frissonne dans mes veines. »
  –  Juliette, interprétée par Clara Furey

Notre critique minimaliste :

Un huis clos dansé. Tout ce qu’il y a de plus prenant.

Notre critique frénétique :

« OH MY GOD, JANI! C’était tellement beau. Clara Furey est magnifique. Wow. Tsé le moment quand ils dansent et ils s’arrêtent et se regardent!? Oui, il y avait tellement une belle chimie entre eux!! Pis tsé aussi quand il lui verse la mixture dans la bouche? Ah oui! C’était trop beau ça aussi. »
  –  Jani et Odile, incapables de quitter après la représentation

Notre critique poétique :

amour
offrir sa hargne
jouer à jouer

en      semble

 

« To be fucked in the head or not to be. »

Ce n’est pas peu dire que de parler d’abolition du quatrième mur. Les spectateurs se retrouvent sur scène, enfermés avec le couple dans leur chambre, et assistent ainsi au déroulement de leur tragique histoire. Dans cet espace fermé, les spectateurs ne sont plus de simples témoins extérieurs; ils se retrouvent emportés par un flot d’émotions, ils font partie de l’épopée. Du bout des doigts, ils peuvent effleurer l’intimité de Roméo et de Juliette, de Francis et de Clara, et ont accès à l’incroyable complicité que partagent les interprètes, à la chimie qui scintille dans leurs yeux. Dès l’arrivée du public, Francis nous présente son corps, nu sous la douche, tandis que Clara est inerte sur le lit.

« L’amour, une chose tendre? Il griffe. »

La langue est habilement maniée et les passages de notre bon Shakespeare, magnifiquement introduits. On passe du français normatif au québécois quotidien, de la douleur au plaisir, du ridicule au grandiose. Tantôt Clara, tantôt Juliette, parfois Francis, parfois Roméo, le couple se joue, se crie, se pleure, s’aime, se touche et se montre.

Où est la représentation? Cachée quelque part dans le placard. On assiste bel et bien à des événements réels. Les subterfuges, on les a laissés de côté, voulant laisser parler un théâtre de la cruauté dont Artaud serait fier. Les non-dits sont exprimés à travers des mouvements, des échanges, des contradictions, des pulsions. La trame sonore, cruelle et poignante, accompagne la quasi-totalité de l’aventure de Juliette et Roméo, elle propose souvent un vif contraste avec le jeu authentique et pas du tout pompeux. Le décor est utilisé de façon très précise, car chaque zone symbolise un lieu : le lit, c’est la crypte; le placard, le lieu des adieux. Catherine Gaudet réussit encore une fois à créer des images encore jamais vues, à amener un nouvel angle.

 

« Tu viens du Conservatoire? Non, de Sainte-Thérèse. »

Pourquoi y aller?

  • Pour voir Roméo faire un appel à Info-Santé sur le bras de sa douce
  • Pour voir un baiser langoureux qui se transforme en de tragiques cris étouffés
  • Pour voir des costumes d’époque servir des bulles modernes et éclatées
  • Pour voir des danses-batailles-amour puissantes, déchirantes, émouvantes
  • Pour vibrer au même rythme que l’histoire et avoir envie de crier

 

« Je pars avec une partie de toi que je porterai fièrement. »

 

Jani et Odile xoxo

Des désirs trop rigides

9 Déc

Nos valeurs ne pourraient-elles pas s’assouplir un tantinet? Est-il vraiment possible de sortir de ce cycle infernal qui fait de nous à la fois un bourreau et sa victime? Et si nous nous en sortons, donnons-nous naissance au même dogme, maquillé différemment de l’ancien? Et les pulsions, quelle place ont-elles? Et quelle place acceptons-nous de leur donner? Et quelle place devraient-elles avoir? En fait, y a-t-il vraiment une place et un espace désigné pour chaque chose dans la vie? Pourquoi tenter de réguler notre mode de vie, d’ordonner notre temps et nos actions? Est-ce sain?

Et pourquoi autant de questions? C’est ce que provoque le spectacle d’une sensibilité géniale de la chorégraphe montréalaise Catherine Gaudet. Et peut-être que les questions, juste de les poser, c’est bien. De se les poser signifie qu’on accepte qu’il existe plusieurs voies. Et qu’on accepte aussi notre condition d’animal. Animal complexe, certes, mais animal…

 

Au sein des plus raides vertus

Catherine Gaudet + Lorganisme

Spectacle présenté à l’Usine C jusqu’au 10 décembre à 20h

Durée : 1 heure

 

Au sein des plus raides vertus dépeint l’animal social que nous sommes comme un être qui trouve un certain confort dans l’oppression. Pendant l’entrée des spectateurs, les quatre danseurs sont déjà sur scène, torses nus, prêts à briser leurs carapaces.

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© Julie Artacho

« On regarde avec les yeux du cœur. »

Vacillant entre l’amnésie et l’exaltation, les corps se giflent, se dominent, se domptent, s’abandonnent, souvent avec un certain flegme, une sorte de détachement émotionnel, une froideur qui fait écho à celle d’un automate, et d’autres fois avec une furie, un bouillonnement intense qui détonne et marque le rythme. L’humain apprivoise la créature en lui, et on passe du rire, aux pleurs, aux hurlements.

 

« Qu’est-ce que ça te fait quand je fais ça? »

La voix et le dialogue, c’est l’utilisation de l’autre dans la quête interminable de l’approbation sociale. Si on partage nos insécurités, c’est peut-être seulement pour se conforter, pour obtenir du réconfort extérieur. Les mouvements, le souffle et la voix colorent la prestation. Une trame sonore accompagne les quatre interprètes tout au long de ce voyage au cœur de nos pulsions.

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photo fournie par le Festival TransAmériques

Pourquoi y aller ?

  • Pour voir un homme faire une tresse française à une femme
  • Pour assister au plus beau baiser langoureux entre deux hommes
  • Pour apprécier les prouesses physiques et théâtrales des quatre interprètes
  • Pour assister à une chorégraphie sur des notes de piano saccadées

Attendez-vous à :

  • Devoir lâcher prise de votre tête afin de pleinement savourer le spectacle

 

« Je crois que nous sommes un amalgame de pulsions innées, de conditionnements et de libre arbitre, qui en se frottant, construisent peu à peu notre édifice social. »
– Catherine Gaudet

 

Jani & Odile

Se mettre à nu

3 Déc

« Qui veut avoir l’air ridicule dans vie? »

Exister dans les yeux des autres, mettre en scène une vie qui ne nous appartient pas: on suffoque, on étouffe. C’est toi contre toi et tes mille carapaces ont fini par durcir avec le temps. Force est d’admettre qu’il est plutôt gênant de se dévoiler. Pour de vrai, là.

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(crédit photo: Charles F. Marquis)

 

Ma tête est une ruche

Patrick R. Lacharité + Sébastien Tessier

Pièce présentée au Théâtre LaChapelle jusqu’au 5 décembre 2015

Durée : 1h45

 

« Je suis une autruche. »

Un gars timide met en scène devant nous ce que son psychologue lui a suggéré de faire: se mettre à nu et ne rien garder à l’intérieur, s’exprimer. Ma tête est une ruche est un bourdonnement de sketchs qui s’amusent à exposer des comportements contemporains, en maniant habilement la fine ligne entre le risible et le terriblement touchant.

 

« Ce qui est bien, c’est d’être bien. »

On rit. On est touchées. On se reconnaît. Les gens qui s’écoutent parler, le contraste entre notre discours et ce que l’on ressent, la quête insatiable du bonheur, la peur du lendemain, le jeu d’amour, le jeu de réciprocité, d’indépendance, de domination –  d’ailleurs, notre coup de coeur de la soirée revient sans aucun doute au combat amoureux presque dansé et sans musique de Philippe Thibault-Denis et Joannie Douville. Tendrement impulsif.

 

Pourquoi y aller ?

  • pour boire du jus d’émotions brutes et poignantes, pour le dévouement et le dynamisme des comédiennes et des comédiens;
  • pour te faire expliquer une peinture, mais une peinture vraiiiiiiment artisssstique;
  • pour voir une orgie de solitude;
  • pour te faire réciter un poème lyrico-explicite, un vrai de vrai poème d’artissss
  • pour expérimenter la confrontation entre le drôle et le tragique (ça laisse très perplexe, une belle perplexité).

Mais attendez-vous à :

  • certains sujets et approches quelque peu usés;
  • une structure légèrement décousue par moments.

 

Un portrait ludique mais aussi très poétique, très lucide de toi. De moi. De nous. De nous ici et maintenant. De nos démons intérieurs qui sont parfois ridicules mais aussi tellement souffrants. « Des fois je m’écoute parler, pis je trouve ça beau. »

 

XOXO
Vos louves théâtrales, Jani et Odile

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