Voir Annexe

9 Fév

Il n’y a que du lugubre dans la Seconde Guerre mondiale. On a beau pouvoir l’expliquer par un raisonnement de causes et de conséquences; reste que c’est d’un incompréhensible dégoûtant.

Des gens sont morts parce que d’autres croyaient qu’ils devaient mourir. Comme on croit qu’il y a un monstre sous notre lit quand on a quatre ans et qu’on ne sait pas que les dangers sont franchement plus grands, qu’il n’y a que le cœur chaud de maman pour nous apaiser doucement. Leur malsain besoin de croire qui a pourtant les mêmes fondements que l’espoir.

Sous la plume d’Eric-Emmanuel Schmitt, qui assure la pérennité des confidences d’Anne Frank à la demande de la Fondation qui porte le même nom, un scénario s’impose. Remémorer la vigueur du témoignage de l’enfant qu’elle était, l’adolescente qu’elle est devenue et la femme qu’elle n’aura jamais été. Évoquer le fabuleux du discours revendicateur d’une gamine, les éclats de rire étouffés, ses réponses crues qu’on lui reprochait, la noirceur et la déprime. Rappeler au public un livre que tout le monde a lu ou, du moins, connu. Faire de cette connaissance une amitié intime. Devenir Kitty à qui Anne se confiait dans son journal.

Levée du rideau. M. Otto Frank –Paul Doucet- attend à la gare. Il est seul parce qu’il sait que sa femme est morte et qu’il espère que ses deux filles reviendront, qu’elles n’ont pas péri. Il espère l’espoir. Miep Gies –Sophie Prégent- l’attend au bureau. Elle est d’un optimiste tragique. Des dizaines reviennent chaque jour, mais des milliers ne réapparaîtront jamais. Elle lui remet le journal. Elle dit qu’elle lui remet le journal. Elle explique qu’elle lui remet le journal. Pourtant, c’est une évidence pour nous. Qui n’aurait pas compris qu’il s’agissait du fameux journal?

Crédit : Yves Renaud

Crédit : Yves Renaud

Beaucoup de mots écrits dans ce scénario auraient pu être remplacés par des silences sur scène pour faire usage du pouvoir de la gestuelle au théâtre.  M. Frank vient d’apprendre que ses filles sont disparues pour toujours. Miep lui offre le journal, muette. M. Frank reste silencieux devant cet interdit. Miep disparaît. De longues secondes plus tard, M. Frank débute la lecture. Pas un mot dans cette version. J’aurais préféré que certains se taisent pour accorder davantage de force aux mots d’Anne. Comme les (trop peu de) fois où les comédiens rentraient sur scène en marchant sur la pointe des pieds. Ne s’agit-il pas de l’issu de cette pièce? Une vie sur la pointe des pieds? Anne et sa petite voix dans l’insalubre humanité?

Néanmoins, c’est une belle audace que d’imaginer l’après quand le père découvre les secrets de sa défunte fille, qu’ils lui redonnent vie. Elle renaît tout comme lui. Mince, mais sincère consolation. Elle l’aimait tant, à défaut d’éprouver le même amour pour sa mère. Anne –Mylène Saint-Sauveur- comprenait des choses et force est de constater en assistant à cette pièce. Au secondaire, lecture obligatoire, plus occupée à me morfondre sur mon moi et d’autres méconnaissances sur  ces années 39-45. Puis, d’autres films et d’autres documentaires, des livres aussi témoignages que ce journal. Voyage en Europe où un ancien me remercie, moi-Canada, d’être venu leur prêter main forte en 44. Les plages du débarquement aussi. La visite de l’Annexe à Amsterdam.

Alors, hier, assise sur mon confortable fauteuil, je prenais plaisir et tristesse à mêler nos deux souvenirs. Ses mémoires et mon vivant. Je n’aimais pas Augusta Van Pels – Marie-Hélène Thibault- lui vole la vedette avec son exubérance. Je n’ai pas trop compris ce que M. Schmitt voulait nous faire comprendre. Qu’il n’y avait pas qu’Anne qui était cachée? Pas que les enfants? Mais des femmes et des hommes aussi, des mères et des pères. Tous, terrés comme des proies. Sort inhumain et incertain dont on liste et scelle le destin à la toute fin. Alignés l’un derrière l’autre, énumération de leur disparation par M. Frank. Chacun s’engouffre sous la scène après avoir arraché leur étoile, arraché leur cœur.

Anne qui reste. Dernière scène avec elle. Elle qui dit, sur le quai de la gare qui la mène vers la mort, qu’elle est profondément heureuse. Qu’on peut détruire, qu’on peut la Guerre, mais que le bonheur intouchable et inviolable c’est d’être libre de penser, de ressentir, d’écrire et de se souvenir.

Otto referme le journal. Otto le donne à Miep. Miep l’ouvre. Et Anne dit.

Marie Philippe

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