Se préparer à mourir d’amour

Quel magnifique tango de talents s’est dévoilé devant les spectateurs au TNM, samedi soir!  La direction de l’homme René Richard Cyr est resté invisible aux yeux mais essentiel comme pilier à l’enchaînement de tous les mouvements. Ces mouvements se sont avérés d’un naturel théâtral où chaque comédien prenait l’expansion nécessaire pour l’arabesque d’une ligne ou d’un soupir, pour qu’il soit bien vu et remarqué parmi les vingt-et-un comédiens. Une vraie danse d’un autre pays mais à quelques coins de rue d’ici, une communauté de notre peuple qui existait et existe encore dont les besoins qu’ils soient reliés à une dépendance ou non sont également toujours semblables.

Le chant de Sainte-Carmen de la Main d’après une pièce de Tremblay qui porte quasiment le même nom se mérite amplement son addenda.  Le chant. Le choeur -le fameux- que l’on connait et reconnait dans les pièces de cet admirable auteur québécois se transforme en chorale. Loin des Belles-Soeurs qui s’empilent les voix pour rassembler leurs misères en une même catastrophe, c’est une seule voix cette fois-ci, mais d’une multitudes de gorges qui s’élève dans de nombreux crescendi le temps d’un vingt-quatre heures décisif.

Carmen est revenue à la maison. La maman prodige avait quitté, six mois durant, pour perfectionner son déjà talent à Nashville et ce, à la demande de Maurice La Piasse, son amant surtout manipulateur qui profite des faiblesses des autres comme l’alcool et la drogue ou le besoin flagrant de divertissements pour oublier l’absence de plaisirs dans leur métier de rues. Pour oublier leur vie de clochards qu’ils se paient au black entre eux, qu’ils entretiennent sensiblement à défaut d’autres horizons que celui qu’ils maudissent chaque matin lorsque le soleil se lève sur la Main.

Et lorsqu’il se lève, au tout début de la pièce, sur un tableau de centaines d’ampoules rouges, quinze prostituées, travestis et drag queens s’éveillent et chantent leur salut à l’astre maudit comme un coq dans sa basse-coeur qui gueule bon matin parce que c’est la seule chose qu’il sait faire, c’est ce à quoi il sert. Ce chant donne le ton à la pièce. Pour une rare fois à laquelle il m’a été donné d’assister, les seconds. Lorsque Carmen chante leur histoire dans la dernière chanson de son spectacle de retour, qu’elle leur murmure qu’ils sont beaux et grands, ils croient enfin que le mot dignité peut leur appartenir. À ce moment, ils ont la force qu’ont les masses, les gens rassemblés. Seulement, placées au-dessus de leur tête, il y a les massues qui s’opposent au mouvement, qui se débrouilleront pour l’assommer en plein coeur, dans celui de Carmen même. Car, elle reste le personnage principal, le poteau auxquels sont accrochés les fils de vie de chaque personnage qui s’enroulent et se déroulent sur elle à force de tournoyer dans l’espace.

Cette tragédie musicale a été une révélation dans l’approche de Daniel Bélanger qui en est le compositeur. Il a travaillé avec une équipe, a partagé ses idées, a dû transposé les voix de plusieurs. À l’habitude, il compose personnel, il chante individuel. Son vécu de peines perdues et d’autres histoires de coeur espérées ou désespérées. Il a mis à profit son talent pour faire s’exprimer d’autres gens. Et l’effet est réussi. Bravo aux musiciens d’ailleurs et aux interprètes évidemment. Pour le plaisir de plusieurs, un disque sortira pour transporter le théâtre au salon et ce, le 11 juin prochain.  Un avant-goût ici! Pour le plaisir de d’autres, quinze supplémentaires sont porteurs d’une bonne nouvelle. Faites bon usage de ce conseil: profitez de ces supplémentaires pour vous gâter une soirée.

Pour une spectatrice comme moi qui évite les résumés, les critiques et les entrevues des pièces auxquelles je vais assister, il m’a fait plaisir de pouvoir discuter des paroles de Tremblay sur la chaîne de Radio-Canada avec un spectateur qui m’est cher. Celui-ci mentionnait que Tremblay avait écrit sa pièce lors de l’éclosion du débat référendaire, que le sujet des mauvaises rues est surtout un sujet politique de communautés réelles en besoin d’affranchissement, d’épanouissement. Comme l’était notre Québec de ces années-là. Carmen ayant des airs de Lévesque, Maurice de Trudeau et les prostituées, les travestis et les drag queens notre air à nous avec nos besoins de fierté, d’appartenance, d’indépendance.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You may use these HTML tags and attributes:

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>