Un zeste d’Hamlet

Mercredi passé, parmi les gâteaux blancs et les fleurs en papier, beaucoup de noir ébène et de massif matériel végétal, une cohorte d’onze personnages se sont alignés, enlacés et désorientés pour le plaisir d’un grand classique revisité. Revisité certes, mais avec une fraîcheur convaincante, jusqu’à intimidante à certains moments où les bras d’Hamlet se baladaient sur sa bien-aimée-pas-si-bien-aimée et sa mère traître qui couche avec le maudit, l’oncle meurtrier. La haine folle de ses mouvements sur ces corps un peu frêles de femme, c’était intimidant. Le harcèlement, oui.

Hamlet harcelé aussi. Il faut dire que dès le départ, il étale clairement son opposition au trop récent et presque actuel mariage de sa mère. Comme un enfant à qui on refuse une crème glacée à trente degrés, une gamine de quatorze ans à qui on refuse une sortie d’après minuit. Il s’affiche gros comme le bras. On le sent un peu immature, jusqu’à ce qu’il devienne complètement dingue. Une profonde folie inconstante, un peu bipolaire où, dans une seule conversation, il arrive à vouloir, à désirer, à souiller, à violenter.

Cette folie, la metteure en scène, Marie-Josée Bastien, l’explique de façon splendide. Elle prétend qu’Hamlet, troublé par les révélations que lui fait son feu père, « […]devient fantôme de sa propre vie, amoureux incapable d’amour, esprit frappeur parmi les vivants, spectre vengeur […] ». C’est effectivement le rôle que joue Jean-Michel Déry, la claque et le coup de poing dans le même mouvement. Le grand méchant loup avec des dents de requins, le grand frère un peu pédophile. Le personnage glauque que tu ne veux pas retrouver dans le parc à côté de chez toi. C’est bien joué, c’est astucieux car il s’agit de l’expression d’une peine profonde, d’un duel de pensées tout sauf comatique. Seulement, le fameux «être ou ne pas être» passe comme un coup de vent, une expiration entre deux rugissements.

Se baladant de monologue en monologue, Hamlet se mille fois confronte à d’autres personnes que lui-même.  Il fait du théâtre absurde autour de Polonius, un bibendum dont le discours trébuche dans sa grosse barbe hirsute. Rosencrantz qui se travestie. Guildenstern qui, jouant un chevalier. fait preuve de qualités plutôt gauches et maladroites. Et Ophélie qui, de la délicatesse à l’ivresse, réussit à nous troubler autant, sinon davantage, que la folie d’Hamlet. Elle se présente plongée dans ses lettres d’amour, rêveuse. Elle disparaît complètement folle, un peu garce, à s’écarter les jambes, submergée par la mélancolie. Mais, elle chante, elle séduit entre deux crises. Elle y arrive. Bravo Alexandrine Warren.

   

La pièce dure trois heures avec l’entracte. Ses longueurs sont courtes. Le décor est polyvalent, utilisé et exploité- une belle particularité du théâtre que j’affectionne. Finalement, ma curiosité, la musique de Stéphane Caron, a été instable- un coup d’instrument là, de mélodie ici. J’aurais préféré quelque chose de plus fluide, comme un fil conducteur tout au long de la pièce. Quelques notes qui se répètent, dans des rythmes différents, mais rassurants. Un peu comme les pieds d’Horatio, nus et immaculés de tous pêchés. Horatio camouflé dans tous les recoins de chaque scène, esprit omniprésent dont la constance apaisante est le paradoxe de l’instabilité d’Hamlet et des autres jeunes, de l’immortalité de moins jeunes, de la déloyauté  et l’hypocrisie de tous.

Hamlet, voilà. Hamlet, du moins, pour cette fois.

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